Par : Bouayad Assia
Je me laisserai bercer par la musique de ces rythmes et laisserai la couleur du cuivre et du bronze se refléter sur mon visage et l’illuminer…
En réponse à mes amies qui m’avaient demandé ce que je voudrais faire après le déconfinement
j’ai répondu ceci :
Je me concilierai avec mon être nomade et j’irai marcher, me balader, errer dans les rues tortueuses, escarpées, labyrinthiques de ma ville natale, Fès, ma belle, ma délicieuse, comme aime l’appeler Jean-Claude Cintas, ou la ville spirituelle, comme préfère la nommer Anaïs Nin, ou tout simplement, La reine du Maghreb, comme je désire bien la désigner.

Je commencerai par la saluer et lui faire la révérence depuis les tombeaux des Mérinides afin de me délecter de la vue panoramique qu’offre généreusement la colline.
Ensuite, je me tournerai en arrière vers l’une des montagnes du pré-Rif, afin de rendre hommage au Mont Zalagh, le majestueux, qui se tient élancé tel un vigile bienveillant, surveillant minutieusement les précieux trésors de sa bien-aimée, la capitale du savoir.
Étant non loin, et ayant un amour particulier pour la nature et les jardins, je me dépêcherai de prendre la direction de Jnane Sbil, afin de me promener entre ses multiples et sublimes espaces. « jardin andalou », « jardin mexicain », « jardin bambous », je longerai ses allées ombragées, où la végétation est variée et luxuriante, les fleurs parfumées et multicolores.
Elles embaument, par leurs parfums les différents coins du jardin, les arbres denses et centenaires, dont les branches abritent maintes espèces d’oiseaux et leurs gazouillis, qui emplissent l’atmosphère de l’harmonie de leurs chants, formant ainsi des symphonies dignes de grands compositeurs, invitant à l’enchantement et à la joie de vivre, admirer la splendeur de ses systèmes hydrauliques (étang, fontaines, sakias, canaux, vasques, norias) et me laisser charmer par leurs ravissants bruissements, m’assoir tantôt devant son lac et regarder ses canards faire leurs danses rituelles, tantôt, devant ses jets d’eau et sa célèbre noria colossale et emblématique, qui jadis, irriguait l’ensemble du jardin et qui voyait aussi flâner nombre d’amoureux, et les a rafraîchis de ses gouttelettes édéniques. En outre, profiter de cette ambiance paradisiaque de sérénité, de douceur et de paix.
Enfin, j’emprunterai le chemin menant à la médina afin de déambuler dans ses ruelles ombrées, pour m’y rafraîchir et pour que les odeurs que dégagent les cuisines des maisons m’aident à me remémorer les bons plats de la cuisine traditionnelle Fassie d’antan. Ces odeurs d’herbes fraîches, de légumes et fruits colorés, de fleurs d’orangers et de roses à travers les souks, particulièrement Talaa kbira (Sellalin), Rcif et Joutia, et leurs arômes qui viennent éveiller le sens de mon odorat et me laissent jouir de l’enivrement de leurs senteurs.

Avant d’arriver à El Attarine, je ferai une échappée à El Fakharine pour contempler le travail fin et délicat des maîtres artisans et lorsque j’arriverai à Al Attarine, je m’arrêterai un moment pour admirer la variété d’épices qui composent des prestigieux mets de la cuisine fassie et leurs donnent leur goût délicieux et leur aspect succulent.
Je profiterai de la proximité pour aller jeter un regard sur les magasins d’El Harrarine afin de laisser la soie embobinée sur les roseaux et les multiples variétés de leurs couleurs, caresser mes yeux et ma peau.
Je n’oublierai pas de faire un saut chez les tanneurs et les teinturiers pour que les multiples couleurs de leurs bassins se précipitent pour venir se cumuler dans ma tête et concourir à aiguiller mes rêveries et à y produire les rêves les plus fous et les toiles les plus fantastiques.
Je ferai un détour ensuite au quartier Seffarine, d’abord pour rendre hommage à mon feu papa, maître dinandier, qui nous a inculqués les valeurs de la générosité, du partage et surtout celle du pardon. Ensuite, j’écouterai les partitions des coups scindés sur les métaux par les maîtres dinandiers, qui produisent, sans en être conscients, les seize rythmes et l’art de la métrique de la poésie arabe, conçus par Khalil Ibn Ahmad Al Farâhîdî.
Je me laisserai bercer par la musique de ces rythmes et laisserai la couleur du cuivre et du bronze se refléter sur mon visage et l’illuminer.

Je me poserai à Al Mechatènes, dans un petit café pour siroter un thé à la menthe et autres herbes dont les saveurs taquineront délicatement mon palais.
Le passage par le mausolée de Moulay Idriss est incontournable, j’irai alors y allumer des bougies après quoi je ferai un tour devant les échoppes avoisinantes du sanctuaire afin de m’imprégner de l’odeur de l’encens, qui s’y dégagent et s’y répandent et pour que leurs parfums me transportent dans les airs de la foi et m’élèvent aux cieux de la spiritualité.
J’irai aussi à Bab Lwfa et je me remémorai, en méditant, son eau bénite que l’on buvait après avoir fait des vœux et imploré la grâce de Dieu le miséricordieux pour que nos souhaits soient entendus et exaucés.
Pour clôturer ce voyage à travers l’espace et le temps, j’irai m’abreuver de l’eau de la Quaraouiyine, faire mes ablutions dans l’une de ses éblouissantes vasques afin de me purifier l’âme, avant d’effectuer la prière de la gratitude, suite à laquelle je lirai le douae de Moulay Idriss, père fondateur de Fès.
Je ne rentrerai chez moi que lorsque j’aurais assisté au spectacle fascinant du minaret de la mosquée Qarawouiyyine et des mosquées avoisinantes, clamant en chœur l’appel à la prière, simultanément dans une harmonie qui ne se laisse orchestrer par aucun maestro, hormis celui de la piété et de la foi.
C’est en ce moment que je prierai pour cette ville millénaire, pour ses hôtes et pour tout individu œuvrant à préserver son patrimoine culturel (ou civilisationnel), aussi bien matériel qu’immatériel afin de lui rendre la gloire et le prestige d’antan.

Enfin, étant donné que la promenade ne s’accomplit dans la joie et la beauté qu’en la présence des proches et des amis, sont conviés à ce festin qui nourrit l’âme et le cœur avant de nourrir la bouche et le ventre, tous ceux qui le désirent.
Bouayad Assia.

Merci, pour cette apaisante balade. C’est vrai que nous devrions revoir notre indice d’émerveillement.