Zahra Mennoune: Entrevue avec le poète et Diplomate marocain Hassan Hami “L’écriture est un voyage initiatique au fond de l’âme”

Hassan Hami

Zahra Mennoune: Une question directe pour pimenter cet entretien : que signifie pour vous l’écriture, en générale et la poésie, en particulier ?

Hassan Hami : Pour être pimentée, la question au lieu de me donner des sueurs, me donne plutôt l’embarras du choix. L’écriture est un voyage initiatique au fond de l’âme ; une remise en cause en vue de dialoguer avec soi-même, de se soustraire aux vicissitudes de la vie. En somme, c’est une aubaine pour celle et celui qui déciderait de prendre le taureau par les cornes et avoir droit au chapitre. S’agissant plus particulièrement de la poésie, je ne peux pas prétendre que j’en maitrise tous les secrets si tant soit peu la poésie recèlerait des secrets. Je n’ai pas reçu une formation littéraire spécifique. Néanmoins, je me rappelle quand j’étais au Lycée, je comptais parmi quelques élèves libellés ‘les poètes en herbe de l’établissement’. Mes professeurs ont été d’une assistance incroyable tant ils m’ont accompagné quand j’ai commencé à broder sur mes premiers vers, somme toute laborieux. Mais je me suis distingué en déchiffrant les équations poétiques les plus corsées. Disons que j’aimais ce type d’exercice.

Z.M : Croyez-vous que les poètes ont des lecteurs ?H.H : Je le pense vraiment. Vous en faites partie et de belle manière. Je ne pense pas que l’Homme peut vivre sans poésie. La poésie, c’est plus que la musique qu’elle dégage, plus que le thème qu’elle aborde, plus que l’extase qu’elle prodigue, plus que le rêve qu’elle interpelle. La poésie, c’est la vie. Et je pense, comme l’a dit un poète et aventurier français, dont le nom ne me vient pas à l’esprit, que quand j’écris un poème : ‘Je m’écoute vivre, et c’est un bruit agréable !’ Que l’on médite sur les brises et les  vagues de jouvence produites par des chanteurs avides de la belle parole tels que Oum Kalthoum, Majida Roumi, Abdelhalim Hafez, Kadhem Saher, Ismahane, Fayrouz, Oulaya, Mohammed El-Hayyani, Abdelhadi Belkhyat, Oumaima El Khalil, Najat Essaghira, Raja Belamlih, Sabah Fakhri, Marcel Khalifa ou encore Jacques Brel, Bob Dylan, Joan Baez, Léo Ferré, Jean Ferrat, Elton John et tant d’autres! Certains sont eux-mêmes des poètes, à l’image des frères Rahbani, ou Marwan Khoury…. On serait tenté, comme le font certains sceptiques, de conclure qu’il y aurait une prolifération de poètes dans la périphérie arabe. La raison en serait que certains poètes sont d’avis que la poésie en prose ne sacrifie pas aux règles draconiennes de la poésie à forme fixe car, estime-t-on, ces règles étouffent l’élan et le souffle créatifs du poète. Ils croient que la poésie en prose développe sa propre musique intérieure et qu’elle revigore l’imagination plus que la poésie classique. Moi, je suis d’avis que la prose est là à la portée des écrivains et des poètes qui s’expriment à leur guise, qui sont capables de lire les messages de leurs muses. En somme, les poètes, de mon point de vue, n’écrivent pas pour les autres –du reste, toute œuvre, quelle que puisse être sa valeur, n’est jamais pour les autres ; elle est d’abord pour soi. Honnêtement, je ne m’exerce pas à la poésie en prose, parce que je crains que je ne me perde dans ses labyrinthes. Ce n’est pas aussi facile que ne le croient certains.

Z.M : Pensez-vous que l’écriture est encore possible en dépit de la prolifération des moyens de communication apportés par les technologies de l’information ?

H.H  L’écriture romanesque est toujours possible avec ou sans lecteurs. Le drame au Maroc, c’est que les gens ne lisent pas. Ceci ne date pas d’aujourd’hui. En réalité, celle ou celui qui a été élevé (e) dans la tradition de la lecture, et qui se découvre un talent d’écrivain, peut se tailler une place sur l’échiquier de la création littéraire. Il n’y a pas de doute là-dessus. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, la production littéraire a fleuri par le fait de la pandémie du Covid-19. Je ne parle pas seulement d’œuvres réalisées par des poètes et des écrivains qui se sont distingués dans la description de leur vécu ou celui de leur entourage cauchemardesque imposé par la quarantaine. Je parle de toutes celles et de tous ceux qui, du jour au lendemain, ont découvert qu’ils ont du talent à revendre. Certains n’ont rien à envier aux professionnels de la plume.

Z.M : Vous avez publié de nombreux recueils de poèmes, et vous vous prêtez à publier un autre recueil, comment pouvez-vous décrire votre expérience avec l’édition et la critique ?

H.H:  Je dois avouer, d’emblée, que j’ai été veinard (et déterminé) quand je n’ai pas prêté attention aux critiques sarcastiques de certains amis (es) au moment où j’ai décidé de me frotter au verbe et de dessiner mes premières images poétiques. A l’âge de l’adolescence, on cherche à s’imposer, à avoir droit au chapitre. C’est ce que j’ai fait. Il est vrai que mes professeurs m’ont aidé, à l’image de Mohammed Nizar Amine, Mohammed Jarir, Lahcen Absa, Mohammed Guessous, artiste peintre, pour ne citer que ceux-ci. Côté publication en poésie, j’ai publié quatre recueils en arabe entre 1996 et 2020, à savoir dans leurs titres en arabe « متاهات الظمأ »، « هوس الدوالي »، « تراتيل القزوين »، « في كنف الريح »et un autre recueil est programmé pour bientôt  » وترتعش الكلمات ».  On pourrait traduire ces titres comme suit : ‘Le délire de la soif’, ‘L’hallucination des vignes’, ‘ Les chants de la Caspienne’, ‘Au gré du vent’ et ‘Le verbe en sursis’. Une bonne partie du texte de ce dernier a été écrite pendant la quarantaine résultant du Covid-19. S’agissant de la problématique de la critique, je ne crois pas avoir été lu par certains chevronnés en la matière, à l’exception cependant d’Ali Ouchen qui a été même un très bon conseiller lors de la finalisation de l’un de mes recueils. Ceci dit, j’ai parfois soumis mes textes à des poètes, écrivains ou lecteurs assidus avant de les présenter aux éditeurs. Rares sont ceux qui ont été au rendez-vous. Souvent, pas de feed-back, si ce n’est qu’après la sortie où certains s’autoproclament tuteurs patentés sinon des critiques acerbes sans avoir vraiment lu le texte ou juste superficiellement. Je ne les écoute pas. Néanmoins, je suis ouvert et j’accepte les critiques constructives. Je suis d’avis que la critique comme le climat, est saisonnière et elle est souvent foncièrement idéologique.

 Pour ce qui est de l’édition, attachez votre ceinture ! Ce serait trop prétentieux de parler de l’édition en tant qu’industrie dédiée à la promotion du livre et de la lecture. Ce n’est pas la faute aux éditeurs qui demeurent, en tout cas, des gens qui font du business. Devant l’éradication de l’espèce humaine appelée ‘lecteurs avides’, ce sera injuste d’incriminer les éditeurs de quelque bord qu’ils puissent être. Car, il ne faut pas passer sous silence que les éditeurs, à l’instar des médias, ont leurs lignes éditoriales. Ils sont parfois obligés de céder à l’opinion majoritaire des comités de lecture. Ceci dit, seule une poignée de maisons d’édition est entourée d’un comité digne de ce nom.  Or les chiffres sont bavards.

Le Rapport annuel sur l’état de l’édition et du livre au Maroc dans les domaines de la littérature et des sciences humaines et sociales 2018-2019, rendu public par la Fondation du roi Abdul-Aziz Al- Saoud, Casablanca en 2020, révèle des chiffres qui font pousser les cheveux. Une production nationale dérisoire qui n’arrive pas à concurrencer les livres en provenance d’Europe et du Moyen Orient. Des auteurs qui s’enferment dans l’autocensure. Une distribution monopolisée par quelques entreprises qui se plaignent, à leur tour, de manque de preneurs. La contrefaçon et le piratage bouclent la boucle. Et l’usurpation et de la mauvaise foi ! En somme, le livre est tenu en perfusion permanente, et à moins d’un sursaut de dernière minute, il connaîtra le même sort que celui des salles de cinéma et de théâtre.

Le Rapport révèle également que les éditeurs professionnels privés (soit 75%) comptent plus d’une centaine de maisons. Mais seules les maisons qui se trouvent dans l’axe Rabat-Casablanca ont réussi à publier plus d’une vingtaine de titres. Les titres publiés à compte d’auteur (soit 25%) marquent le pas. Et pour cause. Par ailleurs, les éditeurs institutionnels et les institutions académiques n’ont pas dépassé, chacun, la publication de plus d’une vingtaine de titres. Dans toutes ces publications, la langue arabe se taille la part du lion par rapport à la langue française qui vient en deuxième position, suivie des langues espagnole, anglaise, amazighe et allemande.

En dépit du caractère approximatif des statistiques officielles, le rapport relève la timidité de la coédition ainsi que la faiblesse du soutien à l’édition. Le constat concerne plus particulièrement les Lettres et les Sciences humaines et sociales. Fatalement, on est rattrapé par la vérité crue, celle de la structure mentale qui forge le comportement des lecteurs, leurs rapports au livre. Le taux d’analphabétisme seul ne serait pas une raison convaincante pour expliquer cet état de fait.

Le soutien à l’édition est une illusion. La direction du livre au ministère de la culture a un budget dérisoire, tout comme celui du département lui-même. Et il faut des recommandations. C’est normal. C’est pareil partout dans le monde.  Les éditeurs s’y mêlent aussi. Un patchwork intéressant. Mais des auteurs persévérant arrivent à percer. Ils le doivent en partie à l’aide de ce département. Ensuite, il y a les subventions octroyées par des services culturels des représentations diplomatiques accréditées à Rabat et des fondations étrangères. Là, c’est une autre paire de manche. Des éditeurs qui reçoivent des subventions destinées à des projets bien déterminés se permettent de les utiliser pour financer d’autres projets au nez et à la barbe des sponsors. Moi, j’ai la chance d’avoir deux maisons d’édition au Maroc et à l’étranger. Je ne sais pas comment elles s’en sortent. Nous n’avons jamais fait de bilans.  

Z.M : Comment évaluez-vous l’expérience de la poésie marocaine hier et aujourd’hui ?

H.H:  C’est une question piège, celle-là. Je simplifierais la réponse en disant que je ne suis pas spécialiste en la matière. Ma formation universitaire, comme dit plus haut, n’est pas littéraire. Et je dois dire, sans froncer les sourcils, que j’ai mon opinion sur le genre littéraire en vogue, ne serait-ce que dans le domaine de la poésie. J’ai des amis qui se surpassent dans la poésie en prose. J’ai d’autres, comme Abdelkader Jamoussi qui est, en plus d’être poète, excellent traducteur et très bon critique littéraire, est parmi les fervents défenseurs du Haikou (genre poétique japonais) au Maroc, au même titre que les pionniers que sont Mohamed Bennis, Abdelkebir Khatibi, Idriss Issa ou la nouvelle vague représentée par Saad Serhane et Mouna Ouahid pour ne citer que ces poètes. Moi, je demeure, malgré moi, très classique. J’écris dans la tradition de la poésie à la forme libre.

Certains parmi mes amis poètes disent que le souffle que je développe est très proche de la poésie en prose (et parfois, du Haikou!!).  Je suis un têtu né, c’est tout, jugent-ils. Moi, je préfère rester classique en prenant la question par le milieu et m’exprimer dans un genre qui me donne du plaisir, en l’occurrence, la poésie en forme libre tout en veillant à ne pas trop brusquer les strophes et les rimes. Une expression poétique qui me fait vibrer d’extase et parfois de transe. Ma seule excuse est que je ne fais du mal à personne. Je pense que la poésie est intemporelle. Le poète peut emprunter la forme qui lui permettrait de communiquer avec l’univers et de voyager avec les ondes qui le libèrent de son étau, entendue, impuissance à se conjuguer dans d’autres temps que celui de la platitude et du confort factice. Il est en droit de s’exprimer dans le Sonnet, l’Ode, la Ballade, le Lai, le Rondeau, la Forme libre, la poésie en prose. Les lecteurs, à leur tour, sont en droit de ne pas le lire et de le critiquer.  

Z.M : Pensez-vous écrire des nouvelles ou des romans ?

H.H : J’écris en trois langues, la langue arabe, la langue française et la langue anglaise. J’entends par là que j’écris directement dans ces langues. Je n’ai pas besoin de traduction. D’ailleurs, la traduction n’est jamais l’expression authentique du texte original. A ce jour, j’ai publié 8 romans en langue française, 4 recueils de poèmes en langue arabe, 4 romans en langue anglaise, 4 essais en théorie des relations internationales en langue française et 1 roman en langue arabe. Au programme de futures publications, sont programmés 1 recueil de poèmes en arabe déjà évoqué plus haut, 1 essai en langue française, 1 roman en langue française et 1 roman en langue arabe. Tous ces textes sont finalisés et attendent leur tour pour être publiés selon un calendrier bien réfléchi.

Z.M : Tout cela et vous n’êtes pas connu ?

H.H : Je suis connu auprès de ceux qui me font l’honneur de me lire. Je préfère rester à l’écart. C’est un choix.  Et puis, j’ai eu quatre expériences de signature de livres que je considère comme le cauchemar le plus cruel que j’aie jamais vécu. Elles avaient été précédées par deux apparitions à la télévision nationale, il y des années de cela, qui ont fait fédéré des amis contre moi. Pourquoi ? Parce que je n’avais pas le droit d’écrire à leur goût. Puis, trois cérémonies de signature. Lors de la première, j’ai eu l’impression que les gens étaient là par courtoisie et qu’ils n’en avaient cure de ma prestation ‘savante’. Ensuite, une participation à la Foire du Livre de Casablanca et une présentation à Rabat. A Casablanca, l’organisation de la cérémonie était telle que les auteurs étaient placés les uns à côté des autres comme des vendeurs ambulants. Les gens passaient, repassaient, les fixaient dans les yeux, posaient rarement de questions et s’en allaient comme si de rien n’était. On a fini par échanger nos livres par acquis de solidarité. A Rabat, c’était mieux, mais l’assistance a été plus transparente que l’air moqueur qui soufflait dans mes oreilles. En somme, pour être connu, il faut avoir un agent, un éditeur aguerri à la promotion et un distributeur crédible. Au Maroc, nous nous en sommes pas là encore ou du moins pas au niveau souhaité. Car, les lecteurs sont rares et les ménages dépensent la quasi-totalité du budget réservé à la culture à l’achat des livres scolaires à la faveur (ou à cause) de la prolifération de l’enseignement privé, dont les promoteurs rivalisent en curriculums évalués par en fonction du nombre de livres et de supports didactiques. Cette problématique mériterait à elle seule une interview auprès des experts avérés en la matière.  

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