
E-mail 13
Comment j’aurai réagi il y a 2 ans ?
Difficile de répondre à cette question hypothétique . J’ai parlé à ma sœur Sara hier, elle m’a révélé un fait impensable.
Apparemment ta mère avait envoyé un message par ta grand mère à mes parents il y a 30 ans, elle avait proposé de nous marier, et tous les deux, on serait allés étudier à Montréal. Sara a précisé que ta mère avait proposé de prendre en charge tes frais d’étude au Canada. Mais, ma mère avait refusé, elle s’était par la suite mordu les doigts aux dires de Sara. J’ai aussi appris que tu avais passé des vacances avec Sara un certain été. Et voilà le grand hic. Je n’ai été en aucun moment mis au courant de ces quelques démarches, comme si je n’étais qu’un objet avec aucun droit de regard. Je suis très déçu ! Je m’en voudrais d’en vouloir à ma mère et de lui tenir rancune. Je crois que je ne lui en parlerai même pas. Qu’en penses tu ? C’est une femme malade très fatiguée.
Et voilà comment elle a réussi à empêcher un si grand bonheur ou inconsciemment elle en a différé l’essor et le dénouement.
J’ai appris avec le temps que les événements n’arrivaient jamais pour rien, qu’il faut vivre sa propre légende, son rêve ( l’alchimiste)qu’il faut écouter son cœur et faire confiance à son âme, s’affranchir de juger, c’est valoriser l’âme, émanciper sa liberté de penser, explorer les profondeurs des choses pour les amener à la simplicité et à la sérénité.
J’aimerai t’écrire et t’écrire et je ne m’en lasserai jamais. Le devoir m’appelle et je dois te quitter pour le bureau. Je ne sais pour combien de temps je serai capable de taire mes sentiments. J’ai envie de tout t’avouer et de dénuder mon âme.
Gros câlin Mehdi.
E-mail 14
Ne serait-ce que pour cette information, je ne regretterai Jamais d’avoir pris l’initiative de te contacter. Je suis estomaquée par ce que je viens d’apprendre.Mais Il n’est pas dans ma nature d’en vouloir à qui que se soit, ni de porter un jugement hâtif. J’ignore comment j’aurai réagi si mon fils avait demandé à se marier à cet âge précoce. J’avoue que je suis également étonnée par la proposition de ma mère. Cela ne lui ressemble nullement.
Amale.
Une semaine après leur premier appel téléphonique, sept jours à peine, après tant d’années de séparation, il décida de l’appeler sur son portable. Il était midi trente et elle venait tout juste de quitter son bureau. Elle fut un peu surprise par cet appel inattendu, et d’une voix tremblante Mehdi lui dit :
« -Amale, j’ai quelque chose d’important à te dire. Amale, je t’aime! Il prononça ces mots Comme un cri du cœur, refoulé depuis des années, un soupir de l’âme qu’elle ressentit comme un écho.
Et sans la moindre hésitation elle lui avoua qu’elle ressentait envers lui, une tendresse infinie. Elle parlait sans mesurer l’impact de ses mots ni même essayer de comprendre, comment à son âge, l’amour de ses 15 ans pouvait encore subsister au fond d’elle même. Après avoir raccroché, elle fut confuse. Et avec un esprit critique, elle remit en doute ce qu’elle venait de dire. Comment était-il possible d’éprouver des sentiments envers une personne qu’on avait perdue de vu depuis plus de vingt cinq ans ?
Elle se devait de se remémorer le passé afin d’essayer de trouver une explication plausible à leur réaction insensée. Pourquoi cet amour de jeunesse une fois réveillé, Paraissait comme une évidence ? Comme un retour aux sources? Et d’un coup, toute l’histoire remonta à la surface.
Il est vrai que ces deux là, étaient tombés amoureux l’un de l’autre durant les 12 jours passés ensemble l’été 1984, sans pour autant échanger leurs sentiments avant de se quitter.
Du haut de ses 15 ans et avec l’innocence d’une jeune de son époque , elle fut fascinée par chacun de ses regards tantôt bienveillants et profonds, tantôt vifs, exprimant une vivacité d’esprit, une perspicacité, un regard pétillant comment si ses yeux souriaient. Ces regards qui captaient toute son attention, et dont elle ne perdait aucune miette de ce qu’ils pouvaient exprimer, s’étaient gravés à tout jamais dans sa mémoire. Une ou deux semaines plus tard, alors qu’il était rentré chez lui à Casablanca, il lui écrivit une lettre, dans laquelle il lui déclarait son amour.
Mais Cette lettre, Amale n’avait jamais pu la lire, puisqu’elle était tombée entre les mains de ses parents. Ces derniers ayant pressenti l’intensité de leurs sentiments amoureux, lui conseillèrent de l’oublier car cela risquerait de la distraire outre mesure et l’empêcher ainsi de poursuivre ses études.
Elle était là, face à eux, à les écouter la sermonner à tour de rôle, alors que son être profond fut ravi et agréablement surpris.
Elle s’arrangea pour avoir ses coordonnées et lui promit de lui écrire régulièrement jusqu’à ce qu’ils puissent se retrouver lors des prochaines vacances. Elle avait dû lui envoyer plusieurs lettres tout au long de l’année qui suivit, mais il n’en reçut aucune.
L’été d’après, elle fut invitée par ses parents à passer quelques jours en compagnie de sa sœur Sara, à Casablanca, alors qu’il n’était plus là. Il était déjà parti au Canada pour ses études supérieures, sans qu’ils puissent échanger le moindre mot. Bien qu’elle fut accueillie gentiment par toute la famille, ce séjour fut des plus fades. Mehdi lui manquait terriblement. Durant ce séjour elle avoua à demi mot à Sara qu’elle était amoureuse de son frère. Même si elle commençait à perdre l’espoir que leur relation puisse voir le jour, elle tenait à garder le contact avec elle.
Puis vers la fin de l’année scolaire à l’approche de l’été 1984, elle reçut une lettre de Sara lui annonçant que Mehdi lui avait demandé ses coordonnées mais qu’elle hésitait à les lui remettre. Suite à cela, Amale téléphona à Sara. Celle-ci toute fébrile de l’avoir au bout du fil lui dit : « Amal ! il faut absolument que tu viennes,j’ai beaucoup de chose à te dire. Mehdi est rentré de Montréal. Il m’a beaucoup parlé de toi. Il m’a dit que tu étais sa femme…il faut vraiment que tu viennes .. »
Elle fut troublée par ce qu’elle venait d’entendre car cela signifiait que Mehdi ne l’avait pas oubliée malgré les deux années passées. Elle ne pouvait s’empêcher d’y aller avec l’appréhension d’être déçue à nouveau. Elle fut aussi embarrassée à l’idée de le revoir en présence de ses parents.
Malheureusement à son arrivée, une grosse déception l’attendait. En effet Sara et sa maman étaient assises au salon où un climat glacial se ressentait. Sara qui semblait très enthousiaste au téléphone et impatiente de lui transmettre tout ce que Mehdi lui avait confié, ne prononça pas un mot.
Très gênée, Amal voulu quitter les lieux au bout d’un moment qui lui paraissait des plus longs. Puis elle fut retenue par la maman lui annonçant que Mehdi n’allait pas tarder à rentrer. Elle était là, passive se posant mille questions mais n’osa rien dire. Mehdi finit par arriver, accompagné de son invité canadien.
Enfin il était là! Pensa t-elle secrètement. Il allait pouvoir tout clarifier. Car elle lisait bien dans son regard qu’il n’était pas indifférent à sa présence, souriant et nerveux à la fois. Peut être même un peu intimidé par tous les autres, puisqu’il était plus calme lorsqu’il se retrouvèrent, tous les deux assis tout près l’un de l’autre. Lui pensif, une cigarette à la main et un regard profond, chargé d’émotions retenues pour on ne sait quelle raison.
Puis vint le moment où elle devait repartir. Il la déposa chez son père sans qu’elle puisse avoir réponse à toutes ses questions. Pourquoi avait-il éveillé encore une fois en elle ses sentiments douloureux? Une semaine plus tard, elle fit une dernière tentative en l’appelant la veille de son départ:
« -Allo! c’est toi Mehdi ?
– Oui c’est moi.
-Tu vas bien ? Je sais que tu repars demain au Canada ..
-Oui effectivement.
– Tu m écriras Mehdi ?
-Oui bien sûr. »
Mais quelque chose dans sa voix lui disait qu’il n’en ferait rien, et que cet appel allait être le dernier. Elle ne su jamais ce qui s’était réellement produit, ni la raison pour laquelle Sara était restée silencieuse.
Elle fut submergée par le chagrin, la déception et l’amertume durant quelques jours seulement, car elle avait cette faculté de pouvoir zapper, occulter toutes les choses qui la faisaient tant souffrir, et tourna la page définitivement, un an plus tard, lorsqu’elle apprit qu’il était contraint de se marier avec une fille qui s’était retrouvée accidentellement enceinte de lui.
En1986, Après le bac Amale alla poursuivre ses études à Rabat.
Elle rencontra une fille nommée Malak. Lorsqu’elle l’aperçut pour la première fois à la faculté, il y eut un déclic, une forte impression de déjà vu de part et d’autre, comme il en arrive très peu dans une vie, une connexion inexplicable, et un air familier, alors que leurs chemins ne s’étaient jamais croisés auparavant. Malak devint très vite une soeur, une confidente, sa colocataire. Elles partageaient leurs joies et leurs peines mais par dessus tout, le cousin de celle-ci s’était avéré le meilleur ami de Mehdi. Ce jeune homme fort sympathique, humoristique, Simo qui venait de temps à autre leur rendre visite, lui rappelait, un amour dont elle n’avait jamais fait le deuil.
Elle se sentait attirée par lui uniquement parce qu’il était l’ami de Mehdi. Elle en était parfaitement consciente, mais cela ne l’empêcha pas de sortir avec lui et cela ne dura que quelques semaines.
En effet, le fantôme de Mehdi hantait leur relation jusqu’au jour où Amal fut profondément déçue par un comportement immature de la part de Simo.
Peu de temps après, on présenta à Amal un médecin dont les intentions étaient sérieuses, de bonne famille, tout ce qu’il y avait de plus stable lui inspirant une confiance absolue, et surtout il incarnait la maturité qu’elle ne voyait pas en ces jeunes de son âge. Il lui fit rapidement sa demande en mariage qu’elle accepta.
Deux mois après, un jour, alors qu’elle préparait son examen, elle fut surprise par la visite de Simo accompagné de Mehdi. Et quelle surprise ! Elle fut heureuse de le revoir.
Mariée depuis peu, Amal avait déjà tourné la page. Ses sentiments envers Mehdi n’étaient plus d’actualité, du moins en surface. Cependant, une partie d’elle brûlait d’envie de lui poser toutes ces questions qui étaient restées en suspens. Puis n’osa rien dire, jugeant que cela n’avait plus aucun intérêt. C’était écrit.
E-mail 15
Amale ma bien aimée.
Je me souviens de ce jour du mois d’août 1984 (30 ans auparavant) où tout a commencé à l’aurore. Mon père vigoureusement me réveilla en m’arrachant du lit, pendant que je humais le café, encore abruti par le sommeil. Je regardai mon père exécuter sa prière.
Il m’aperçut en train de le regarder et haussa la voix dans sa prière en m’avisant ainsi de me dépêcher d’aller m’habiller. Un voyage avec mon père à Fes en plein mois d’août pour rencontrer ses oncles, discuter de succession et de terres, pour un adolescent de mon âge, l’intérêt n’y était certainement pas …ces discussions à n’en plus finir agrémentées de belles paroles et de mots bien choisis. Mes amis restaient à Casablanca et avaient planifié diverses activités. En être privé me peinait énormément…Le devoir de l’aîné m’incita à accepter mon triste sort.
Nous prîmes la route juste après la prière du Fajre …Mon père et sans interruption récita des versets du Coran à très haute voix pour une bonne demi heure …..Arrivés chez son premier oncle nous fûmes reçu chaleureusement ……ce fut long et stérile. ..la nuit chez cet oncle, j‘étais pris entre deux implacables ronfleurs. Je ne fermai point l’œil, guettant impatiemment les premiers rayons de lumière, qui je l’espérais mettraient fin à leurs combats sonores. Ils avaient maintenu le rythme et surtout les décibels jusqu’à leurs réveils. Assis autour de la table où un petit déjeuner des plus copieux était servi … galettes aux miels .. batbout (pains variés) pour n’en nommer que ceux ci.. il y avait bien entendu les fameuses olives ridées noires..Ils en mangeaient, et son oncle avec fierté nous relata les circonstances de l’acquisition de ce trophée, et surtout de sa noble origine. Moi pour ma part je déteste les olives. Le café servi, mon père alluma une cigarette, moi je pris congé et allai faire de même. Il y avait certaines gênes qu’il fallait adopter, témoignage d’un respect auquel le patriarche tenait fermement.
Je commençai déjà à appréhender le prochain oncle. Nous devions dîner et ensuite passer la nuit chez lui. À 16 ans le seuil de tolérance n’était certes pas des plus hauts. mais nous avions dès notre plus jeune âge été conditionnés aux sens du devoir quelque soit son état, le sens du devoir fait loi.
Après des adieux très chaleureux dont l’expression de part et d’autre me paraissait disproportionnée, et surtout exagérée, nous prîmes la direction vers le second oncle.
Arrivés à proximité, une odeur des plus âcres des plus répugnantes pour ne pas dire nauséabonde envahit mes narines. L’odeur ne m’étant nullement familière, je n’arrivais pas à l’apprivoiser… une tannerie. Non d’une tannerie quelconque, mais plutôt la plus imposante, la mère reine de toutes les tanneries du Maroc.
Abstraction faite de l’odeur, tous ces bassins archaïques façonnés par la main de l’homme arboraient de vives couleurs. Des hommes, pantalons remontés ,jusqu’aux genoux plongés répétaient inlassablement leurs marches stationnaires. Ils eurent à travers les âges s’entendre sur une naïve chorégraphie allégeant plutôt leurs souffrances.
Nous ne pûmes nous rendre avec la voiture chez son oncle. Les rues à partir de là sont extrêmement étroites et n’offrent de passage qu’aux piétons et aux ânes lourdement chargés. À leur passage, on s’aplatissait contre les murs pour leur céder le pas. À la vue d’un individu piquant sa monture avec une énorme épingle, sûrement façonné pour la cause, afin de l’inciter à avancer, sans me rendre compte, je me ruai sur lui et l’interpelai sur sa pratique. L’homme avec vigueur me repoussa et enfonça la chose dans ce qui me paraissait une gale…un endroit forgé pour la cause. Mon père intervînt en saisissant mon bras déjà engagé à sévir. « Il n’y a que la saleté qui s’incruste entre le doig et l’ongle!
Nous y sommes presque. Tu sais mon fils, c’est ici que j’ai grandi. Mes meilleurs souvenirs sont là. » Une rue d’une étroitesse de boyau me laissa interdit. Avec du recul, je me souvins que Fes fut une cité très prospère et riche. Les convoitises , afin de conquérir cette cité, furent sûrement d’époque. C’est peut être pour contenir l’ennemi que les rues étaient si étroites. Il y avait cette porte d’une épaisseur démesurée. Une ingénieuse demi lune s’inspirant d’un fer à cheval, devait annoncer notre arrivée.
Il fallait juste la faire s’entrechoquer contre une plaque de métal installée à cet effet. Son oncle nous ouvrit la porte. Un homme mince et nerveux. Sa nervosité reflétait de la passion. Il parlait avec ses tripes. Les mots déferlaient de sa bouche telle une interminable fontaine. Rien de ce qu’il disait ne fut agressif.
Il insulta l’Algérie mais pas les algériens. Il nous exprima sa passion pour l’équipe du Mass, et sa reconnaissance envers Hazaz sans pour autant le glorifier ni l’idéaliser. À mon âge, l’intégrité avait plutôt un sens patriotique. Et voilà que ce tas d’énergie sans vraiment m’adresser un mot et sans jamais le préméditer m’invitait à penser.
A partir de là débuta notre histoire.
Une table ronde, Copieusement garnie. En face de moi…. un regard. Une Imprévisible apparition. Elle se tenait face à moi dans tout ce que la nature pouvait créer en terme de splendeur. Un sourire permanent laissant paraître une joie innée. Elle n’avait dit mot, Mais ses yeux s’exprimaient dans un langage que mon âme ne put en saisir un début de sens qu’une décennie plus tard. Je la contemplais à travers des regards brefs mais soutenus. J’eus beau vouloir me résigner à la quitter des yeux, je n’y parvenais tout simplement pas, même faisant appel à ma pudeur, je ne pus abandonner. Un état d’esprit dont j’ignorais tout m’avait médusé. Je m’étais trouvé à défier toutes les lois des bonnes convenances. son grand-père même, étant absorbé par son débat avec mon père concernant la guerre au Sahara et les relations tendues avec notre voisin et supposé ami l’Algérie aurait pu remarquer notre manège. J’aurais alors commis une grave offense vis à vis de celui qui avec beaucoup d’attention, nous offrait l’hospitalité. Sans compter mon père qui lui, aurait ressenti une grande gêne et pour moi une profonde indignation. Bien que furtifs mes regards, elle les remarqua. Le sien je m’en souviens, était subtil, pudique et un sourire non interrompu ne faisant appel à aucun effort. A la fin du repas, on vint porter à mon arrière oncle le nécessaire pour préparer le thé. Tel un chef d’orchestre il s’exécuta à la tâche dans des mouvements à la fois précis et gracieux. Il incorpora l’un après l’autre tout les ingrédients dans la théière. Il rajouta l’eau bouillante, la menthe et puis le sucre en dernier. Ensuite il déposa la théière sur un brûleur à faible flamme et ne la quittait plus des yeux. Je pris congé et demanda à mon arrière cousin Omar de m’accompagner fumer une cigarette. Omar est le frère de la maman à Amale, et par la force des choses son oncle . La différence d’âge n’étant que de quelques années, Amale voyait en Omar des fois un grand frère des fois un ami.
Omar était une personne un peu réservée mais très sociable. Il aimait bien chanter, je me souviens encore de sa voix mélodieuse.
Ma joie ne pouvait plus se contenir, une excitation d’une fébrilité presque enivrante se répandit à travers tout mon corps. Pourtant, tout ce que nous avions échangé, quelques regards….et ce sourire perpétuel, presque jamais interrompu.
Je ressorti avec mon arrière cousin fumer une cigarette. Il me parla de tout ce que l’on pouvait faire durant mon séjour, qui à l’origine ne devait se rallonger que de trois jours. Mais moi, tout mon esprit ne cogitait que pour elle. Elle, qui pourtant ne s’était contentée de m’adresser que quelques subtils regards…et bien sûr son inoubliable sourire.
J’étais conscient de mon état et je savais qui en était responsable mais je n’arrivai pas à cerner la rapidité dont son charme avait opéré. Désormais je reconnaissais avoir eu le coup de foudre.
La chambre de Omar était située sur la terrasse en retrait du reste des habitations du riad, ce qui lui conférait une certaine intimité. Et ce fut à cet endroit que nous échangeâmes nos premiers mots.
Cela fait si longtemps. Je ne me souviens que de quelques bribes de nos discussions. Aussi animés ,passionnés, interminables fussent-ils, ces échanges me donnaient l’impression de l’avoir infiniment et toujours connue. Une bienveillance me gagna, éveillant en moi curiosité et bien être. Je ne recherchais dorénavant que sa compagnie. Mais il y avait Omar, son cousin et Rime la soeur de Amale.
Nous arrivâmes à discuter au travers de tout ce monde là, mais nos instants privilégiés furent lorsque tout ce joli monde se coucha. Nous demeurions éveillés jusqu’aux petites heures du matin, ni sommeil ni fatigue, rien ne pouvait venir à bout de notre quêté de rester ensemble.
Je la sentais tellement proche que des fois je la sentais en moi. Ni l’un ni l’autre ne voulions laisser paraître le moindre soupçon. Nous gardions jalousement et bien en secret cet état d’esprit à la fois fébrile, agréable et méconnu, mais surtout cette sécurité qui m’invitait à juste être moi même. Ce que je ressentais au bout de deux jours, jamais auparavant je n’eus à le ressentir. Je n’attendais que le moment du retour de nos escapades, dans les rues étroites de la vielle médina.
Nos excursions dans les rues de Fès n’avait ni itinéraire précis ni but défini. Nous partions ainsi tous les garçons, Amal et sa sœur Rime ne pouvaient nous accompagner durant ces randonnées. C’était mal vu et c’était ainsi. J’avoue qu’a l’époque cette restriction me paraissait des plus normales. Deux jeunes filles de bonne famille ne sillonneaint pas les rues sans destination ni but précis.
Vers 13h nous retournions à la maison pour le déjeuner. Nous sortions plus tard dans l’aprés midi, lorsque le soleil était plus clément et la chaleur plus supportable. Je n’aurais jamais pu imaginer qu’une telle chaleur pouvait exister.
Fés est une ville nichée dans une vallée entourée de montagnes imposantes donnant une chaleureuse impression d’observer des mères couveuses guettant vaillamment cette délicate cité.
Je me pressais à passer la porte en quête de Amale. Je tournoyais dans toutes les directions à sa recherche. Je ne pouvais bien entendu en aucun cas m’informer d’elle. Cela aurait pu éveiller des soupçons. Cela ne se faisait tout simplement pas, c’était ainsi .
Peut-être était-elle retournée chez sa mère. Si tel était le cas pour combien de temps?
Etait-elle partie pour une longue période. Elle demeurait chez son grand père durant la période scolaire, c’était commode à bien des égards, la proximité de l’école mais surtout cette paix, ce calme qu’elle avait rarement vécu chez elle, cette tendresse et affection donnée avec tant de bienveillance par ses deux grands parents chacun à sa manière.
Sa grand-mère lui avait transmis la passion de la musique, de la nature, et surtout un grand intérêt pour l’art. Son grand père lui avait appris l’humilité le respect sans que cela ne touche à sa fierté et à sa dignité.
Elle n’apparaissait toujours pas et pourtant cela faisait un moment que nous étions à table. Un noeud me serra la poitrine. Aucune nourriture ne pouvait passer au travers de mon gosier, au risque de m’étouffer. Il y avait là, ce noeud persistant étrangement douloureux qui me remplissait d’une peine inconnue .
« -Maman ! Amale et Rime sont elles parties chez leur mère? Interrogea Omar.
-Oui mon fils …elles sont parties pour le déjeuner, elles devraient être de retour pour l’après-midi.
A ces mots, et comme par enchantement ma peine disparut, laissant place à un enthousiasme que je peinais à réprimer. Il ne fallait pas que ce changement d’humeur paraisse juste après cette nouvelle. Cela aurait peut être trahi mes sentiments pour elle. Instinctivement nous portions une attention très aiguisée à nos comportements en présence de ses grands-parents, c’était ainsi.
La faim me regagna soudainement à la vue de ces deux coqs rôtis garnis d’oignons caramélisés, d’amandes grillées servis sur un lit de sauce onctueuse, parfumés d’herbes fines qu’elle se procurait dans son joli jardin si bien entretenu. Les salades se dressant en formation circulaire dans un tourbillon de couleurs et d’agréables textures et présentation. Mais je ne pouvais accéder à toute cette nourriture si appétissante puisse t-elle être. J’avais dû refuser maintes et maintes invitations à manger, prétextant que j’avais mangé des beignets à la médina et que je n’avais pas faim. Je n’avais pas déjeuné cette fois-ci.
Il m’arrive encore de sentir l’odeur du pain fraîchement cuit à la maison de ton grand-père. Ton oncle Omar s’endormait. Toi tu allais chercher du beurre et ensemble on en mangeait. Ce fut un merveilleux séjour, où nous parlions jour et nuit sans jamais nous fatiguer. Mon premier véritable et dernier Amour. On s’était promis…
Le lendemain, mon père devait repartir pour Casablanca. Je ne voulais plus y aller, je voulais rester dans cette ville que j’ai toujours méprisée, j’y étais resté, je pense 12 jours…les plus belles journées et nuits de ma vie……..
Amal, tu as réalisé la chose la plus merveilleuse, celle de me contacter. Tu me fais sentir que j’ai récupéré une partie tellement importante de moi. On me l’avait si sauvagement et injustement arrachée.
Je n’en veux à personne ni n’en garde rancune, sinon « demander à Dieu de me donner la force de changer ce que je peux, et la sérénité d’accepter ce que je ne peux changer. »
Quant à la question si tu m’avais contacté il y a deux ans, oui j’aurai été perturbé, je pense que oui.
Pour le moment, ta suggestion semble être la meilleure, allons y doucement et exprimons nos pensées et sentiments, sans freins aucuns.
Du fond de moi même je t’aime Amal.
Mehdi
A suivre…
