Par : Yamna Chami

Septembre 2021
En ces moments de doute où tout me parait si compliqué, où notre relation devient peu probable, une relation que l’on ne peut ranger dans aucune de ces cases conformes aux normes d’une société, je me réfugie dans mes pensées. Bien des souvenirs tentent de s’évanouir. Je les rattrape en relisant des e-mails qui témoignent de tout le bonheur que l’on a pu vivre.
Hier j’ai retrouvé un échange où de ma part j’exprimais en quelques lignes mes tourments, et que toi, tu avais réussi à dissiper complètement en un seul mot: nous deux nous sommes INDISSOCIABLES. Un mot si profond et si juste qu’il m’a permis de trouver réponse à tous les « pourquoi »de notre histoire.
Je me souviendrai encore et encore de ce fameux jour (7 ans déjà) où ma voix tremblait si fort au premier son de la tienne. Mes mots peinaient à sortir de ma bouche malgré ta voix douce et apaisante qui me semblait provenir d’un monde irréel. Des larmes coulaient à flot, afin de soulager deux âmes tant opprimées tant bafouées. Une Amal retenue prisonnière d’elle même, se voyait ressuscitée.
Ce jour-là, une pièce qui manquait au puzzle de ma vie est venue s’imbriquer au creux de mon âme comme une évidence. Ainsi comblée, je réalisai à quel point tu avais manqué à mon être durant toutes ces années.
Il s’agit d’une histoire qui relève d’un étrange et inimaginable concours de circonstances, qui trouverait des adeptes auprès de tous ceux qui disent que rien n’arrive par hasard et qui croient en la force du destin.
Tout débuta le 07 Janvier 2015 par un étrange et court message que Mehdi reçut via Facebook d’une certaine Hinde B :
« J’ai un message pour vous de la part d’une vielle connaissance de Fès, qui voudrait avoir de vos nouvelles. Voici son email yamna@…….»
« Et c’est qui Yamna ? Bensouda c’est de ma famille aussi. Yamna…. ?! Merci de me répondre. Mehdi. »
Il s’écoulera 26 min entre le message et la réponse. Il ne connaissait qu’une personne qui résidait à Fès qui aurait été susceptible de transmettre un message si intrigant. L’expéditrice, était pour lui une parfaite inconnue, bien que son nom lui fut familier par la connaissance de plusieurs membres de la famille Bensouda.
Mehdi un homme de la cinquantaine, originaire du Maroc, vivant à Montréal depuis une trentaine d’années, se demandait qui pouvait bien être cette Yamna. Il soupçonna la première personne qui lui vint à l’esprit mais dut abandonner cette troublante et chimérique hypothèse, se rangeant ainsi du coté du concevable. De son côté Hinde téléphona à la prétendue (Yamna ) aussitôt qu’elle reçut la réponse, afin de lui transmettre que Mehdi était loin de deviner la véritable identité de “Yamna” et souhaitait avoir plus d’informations. C’est alors que celle-ci lui dicta une réponse qui ne parvint jamais à Mehdi. En effet, Hinde perdit pour quelques secondes et simultanément la connexion internet au moment où elle cliqua sur « envoyer »tout en étant persuadée d’avoir finalisé l’envoi.
Yamna, s’attendait à recevoir dans les minutes qui suivirent, un e-mail de celui qu’elle avait aimé en silence pendant longtemps, il y a plus de 30 ans, et allait consulter sa boîte électronique toutes les 10 minutes. Elle finit par se résigner au bout de 2 jours d’attente, à l’idée que son premier amour avait choisi de s’abstenir de répondre à son appel. Peut- être se disait-elle, qu’il ne voyait aucun intérêt à son initiative. Sa sœur ne l’avait-elle pas prévenue que son idée était ridicule !!
« – Après tant d’années ?? Franchement ! Qu’est ce que tu espères ?
– Je veux juste avoir de ses nouvelles, Rien d’autre !
– Qu’est ce que tu aurais à lui dire ? J’ai des enfants ? Et après… ? » Elle avait peut être raison .
Mehdi, lui de son côté fut très occupé à préparer une convention commerciale mais resta néanmoins sur cette intrigue. Tout d’abord, il s’imagina que ce message provenait de sa future fiancée Nora, puis après une habile vérification, il écarta cette éventualité. Nora, une fille de Casablanca, lui avait été présentée six mois auparavant, par une amie commune de longue date. Jusque là, leur relation n’était que virtuelle, mais ils avaient planifié de se rencontrer pour la première fois au mois d’avril prochain.
Une semaine plus tard, à la veille de son départ pour Toronto, lieu de son expo commerciale, il décida d’envoyer à son inconnue de Fès l’e-mail suivant :
E-mail 1
“JE SUIS CURIEUX DE SAVOIR QUI VOUS ÊTES “
Au plaisir de vous lire.
Mehdi.
Elle était restée assise longtemps devant son ordinateur, abasourdie, devant l’e-mail qu’elle venait de découvrir fortuitement en consultant sa boîte créée à l’occasion deux semaines auparavant, pour pouvoir communiquer avec son premier amour, enfin retrouvé, après l’avoir perdu de vue plus de 25 ans. Elle n’avait pas la moindre idée de ce qu’elle pourrait lui dire, car il y avait toutes ces années d’absence qui s’interposaient.
Elle était paralysée… mais en même temps envahie par une euphorie qui la faisait planer et se sentir aussi légère qu’un papillon libre, et heureuse. Elle ne se souciait nullement de l’impact que ces retrouvailles allaient produire sur eux, ni même s’il existait une chance de renouer avec une histoire interrompue un peu trop tôt, 30 ans auparavant. Elle se contenta de lui faire parvenir quelques mots dont la résonance retentirait peut être comme une douce musique évoquant des souvenirs lointains.
Il se passa huit jours sans événement aucun. Il faut dire qu’il ne consultait presque pas ses e-mails, trop pris par la convention et ses contraintes…jusqu’à cette fameuse nuit, réveillé par une alarme d’incendie à l’hôtel. Il dû évacuer la chambre et se réfugier au lobby. Il aperçût un ordinateur inoccupé et décida de s’y installer afin d’y consulter ses e-mails.
Email 2
Yamna en fait c’est Amal, et j’espère que tu es bien le Mehdi que j’ai connu. Je voulais avoir de tes nouvelles et cela depuis longtemps.
Hinde est ma demi-sœur. Je l’ai chargée de t’envoyer un message, mais tu en as mis du temps à répondre !
Je suis bloquée devant ce clavier, je ne sais pas quoi écrire, pourtant j’avais tellement envie de le faire.
De mon coté, j’ai 3 enfants, une profession très prenante et …beaucoup d’autres préoccupations.
J’ai appris par l’intermédiaire de ma belle sœur, et tout à fait par hasard, que tu es fiancé et que vous allez bientôt concrétiser. Je te souhaite beaucoup de bonheur.
J’attends d’avoir plus de nouvelles.
Amal.
Email 3
Amal ? C’est vraiment toi ?
Je suis agréablement surpris d’avoir enfin de tes nouvelles! Cela fait tellement longtemps !
En fait par le pure des hasards ma tante Khadija a parlé de toi récemment en ma présence.
Je suis présentement à Toronto pour une dizaine de jours et serai de retour chez moi vendredi de la semaine prochaine. Cela me ferait plus que plaisir de chater avec toi. Il est présentement 5h du matin et je suis au lobby de mon hôtel où une alarme au feu s’est déclenchée. L’alarme est terminée, je vais aller me recoucher quelques heures.
J’espère te parler sous peu.
Mehdi.
Elle fut agréablement surprise de découvrir ces quelques lignes écrites avec une telle spontanéité qui exprimait la même joie, le même enthousiasme qu’elle ressentait à ce moment précis. Et du fin fond de sa mémoire, elle essayait de remémorer les traits de son visage en se rappelant tous les bons moments passés ensemble l’été 1984. Elle se souvenait aussi de ce jour, 7 ans plus tard, en décembre 1991, où il était venu lui rendre visite à Rabat accompagné de son ami Simo. C’était il y a 25 ans.
Il était rentré du Canada pour des vacances et tenait absolument à la voir pour une dernière fois, sachant qu’elle venait tout juste de se marier et que les jeux étaient faits. Puis, plus aucune nouvelle, aucune trace de lui, jusqu’en 2007 où elle apprit qu’il était atteint d’une grave maladie, sauf qu’elle refusa de le croire. « Impossible ! » Se dit-elle. Elle se réfugia dans le déni et réprima cette triste nouvelle.
Le lendemain matin, en se réveillant d’humeur joyeuse, et en souriant sans aucune raison apparente, elle réalisa qu’elle avait rêvé de lui avoir parlé longuement au téléphone, et que des liens très forts les unissaient à nouveau. Elle fut troublée par ce rêve et par la manière dont elle avait refoulé la nouvelle de sa maladie, comme on rejetterait une fatalité. Suite à cela, elle essaya à maintes reprises de retrouver sa trace sur internet sans y parvenir. Puis dut renoncer à cette idée au bout de quelques temps.
Jusqu’à ce fameux jour du 28 décembre 2014, où la providence avait frappé en plein dans le mille : Elle était en train de se confier à sa mère en lui racontant les violentes et interminables scènes avec son ex-mari qui la hantaient en permanence. Celle-ci, ayant probablement eu assez d’entendre les mêmes plaintes, et comme pour faire oublier à sa fille, ne serait-ce qu’un bref instant, les misères de son quotidien, elle prit un air espiègle et lui annonça une nouvelle tellement inattendue à propos de son amour d’antan: Mehdi.
« Une amie proche de Asmae ma belle fille, a récemment rencontré sur le net, un homme vivant à Montréal et de fil en aiguille on découvre que celui-ci n’est autre que Mehdi !» C’était la première fois que l’on mentionnait son nom après tant d’années. «Elle s’appelle Nora elle est de Casablanca, et elle raconte qu’elle prévoit de se marier bientôt pour aller vivre au Canada. »
Amal agréablement surprise, par tout cela, ne fit aucun commentaire, et aussitôt qu’elle eût quitté sa mère pour rentrer chez elle, elle téléphona à sa belle sœur et d’une manière détournée lui soutira de plus amples détails sur cette situation. Celle-ci lui raconta que Nora est venue lui demander si elle ne connaissait pas un certain Mehdi X vivant à Montréal.
«Je me suis souvenue que celui-ci est le fils d’une grande amie à ta maman. Nora ne manqua pas d’informer Mehdi qui, stupéfait lui fit remarquer :
– Mon Dieu que le monde est petit ! Il y a quelques jours je t’ai parlé de mon premier amour, t’en souviens tu ? Eh bien sa maman est la belle mère à ton amie Asmae. »
Nora communiquait avec Mehdi à travers Facebook depuis six mois. Ils avaient prévu de se voir pour la première fois en avril prochain, et le seul problème pour l’instant c’était que les parents de la future fiancée étaient réticents à l’idée que leur fille aille vivre au Canada.
Bref, tous ces détails importaient peu pour Amal, du moins dans un premier temps, car ce qu’elle voulait découvrir surtout c’était le moyen par lequel Nora communiquait avec Mehdi, puisqu’elle utilisera le même pour lui transmettre ce fameux message par l’intermediaire de sa demi-sœur.
Elle n’y voyait aucun mal à rentrer en contact avec Mehdi se trouvant à 8000 km, bien que sa mère l’eût mise en garde qu’elle risquerait de le perturber. Elle était persuadée que celui-ci l’avait oubliée aussitôt qu’il avait atterri au Canada la laissant sans nouvelle de lui.
« Tu n’as pas à t’en faire maman ! Entre Mehdi et moi c’est de l’histoire ancienne. » Certes, Mehdi était sur le point d’embarquer dans une nouvelle relation sérieuse à mille lieues d’ici. Elle n’espérait donc qu’une simple amitié, un échange intellectuel qui comblerait ne serait-ce qu’une partie de son creux intérieur. Elle ne se doutait pas une seule seconde de l’intensité du volcan d’émotions qu’elle allait réveiller de part et d’autre.
E-mail 4
J’essaie de faire abstraction de toutes ces années pour poser des questions à la personne que j ai connue il y a 30 ans.
Comme par exemple que fais-tu à Toronto ?
Est-ce que tout va bien du point de vue santé ?
Et qu’as tu fait durant toutes ces années …….. ?
Amal.
Email 5
Bonjour Amal
Je suis à Toronto pour le boulot, j’y suis pour une exposition commerciale. Point de vue santé je vais très bien.
Désolé de mettre du temps à te répondre. Je serai de retour à Montréal vendredi en début de soirée, je te raconterai mon parcours durant toutes ces années.
Je suis vraiment content d’avoir de tes nouvelles, j’espère te parler sous peu.
Gros bisous
Email 6
Apparemment l’alarme au feu ne s’est pas déclenchée cette nuit, puisque je n’ai pas reçu de nouveaux e-mails… J’attendrai ton récit avec impatience mais comme je ne pourrai pas te répondre de suite, ou du moins pas avant dimanche ou lundi, vu que je serai à Rabat, j’avais envie de t’écrire même si ce n’est que pour dire des banalités. Je ne sais pas si tu as eu l’occasion d’écouter la musique que je t’ai envoyée. Je me suis mise à ré apprécier la musique depuis à peine un an et je trouve qu’elle a le pouvoir de nous donner envie d’avoir envie… en suscitant de belles émotions. Peu importent les paroles… une belle mélodie peut me suffire largement…
Avant cela j’étais à peu près comme tout le monde, accaparée et préoccupée par les enfants, leur éducation leurs études, que des tracas et la vie se résumait à une série de devoirs sans plus. À très bientôt.
Amal
À suivre….
Lien pour épisode 2
