BEN BARKA, AGENT DE L’EST ?

D’après des archives top secret déclassifiées, le leader socialiste travaillait pour le compte des services secrets tchécoslovaques pendant la guerre froide. Il percevait une rémunération en contrepartie de ses “prestations”.

Bachir Ben Barka est catégorique: contrairement à ce que rapportait le quotidien britannique The Guardian dans l’édition du 26 décembre 2021 de sa publication dominicale The Observer, son père, Mehdi Ben Barka, qui n’est autre que le célèbre opposant marocain disparu fin octobre 1965 dans la capitale française, Paris, dans des conditions jamais encore élucidées, n’aurait jamais travaillé pour le fameux service de renseignement tchécoslovaque du StB. “L’objectif recherché est de porter atteinte à la mémoire de Mehdi Ben Barka, de dénaturer le sens de son action politique et de sa pensée, en faveur de la lutte des peuples contre le colonialisme, l’impérialisme et le sionisme, pour leur émancipation politique et sociale et pour la démocratie,” affirme-t-il dans une tribune, produite deux jours après la publication de l’article, au nom de la famille Ben Barka et dont Maroc Hebdo a reçu une copie de la part du propre concerné.

Pourtant, les faits sont, on pourrait le dire, assez “têtus”. “Il n’y avait aucune raison pour que quiconque falsifie ou modifie des milliers de documents, dont la plupart étaient classés “top secret” et destinés uniquement à l’usage interne des renseignements tchécoslovaques,” insiste pour sa part, dans l’interview qu’il nous a accordée, l’historien tchèque Jan Koura, dont c’est un article publié en novembre 2020 dans la revue britannique spécialisée Intelligence and National Security qui a inspiré l’article du Guardian.

Documents “top secret”
Et par “milliers de documents”, il faut comprendre qu’il s’agit de plus de 1.500 pages d’archives (!), que M. Koura assure avoir toutes lues et qui, en fait, ont dès juillet 2007 fait l’objet de premières révélations de la part du journaliste, lui aussi tchèque, Petr Zidek, diffusées à l’époque sous la forme d’une enquête dans l’hebdomadaire français L’Express. Révélations reprises par la suite en 2009 dans un livre intitulé La Tchécoslovaquie et le Moyen- Orient en 1948-1989 -non encore traduit ni en arabe ni en français, mais qui le mériterait- et qui d’ailleurs inspireront, de son propre aveu, M. Koura -“Je voulais en savoir plus,” nous dit-il-, tout en faisant dire à Bachir Ben Barka qu’il n’y a “rien donc de nouveau sous le soleil de la calomnie”. “Dans l’article de L’Express, Petr Zidek avait au moins émis quelques réserves, indiquant par exemple l’absence de pièces prouvant la matérialité des prétendus liens entre Mehdi Ben Barka et le StB,” fustige Bachir Ben Barka (propos contestable, soit dit en passant, dans la mesure où M. Koura reconnaît lui-même qu’“il n’y a pas de document avec [la] signature de [Mehdi Ben Barka]” et “pas d’échantillons de son écriture”).

Un dîner dans l’ambassade
Mais avant d’en revenir à cette “disputation” sur la nature ontologique des liens (avérés) de Mehdi Ben Barka avec le régime tchécoslovaque, commençons d’abord par remettre les boeufs avant la charrue et reprenons le fil de l’histoire depuis le début, telle en tout cas que racontée par M. Koura dans Intelligence and National Security et, avant lui aussi, par M. Zidek. Nous sommes en mars 1960, et depuis près d’un mois et demi Mehdi Ben Barka se trouve en exil à Paris.

Dans la Ville lumière, l’opposant fréquente différentes personnalités, qu’elles soient marocaines ou étrangères. Parmi les personnalités marocaines, l’intellectuel de gauche Abdessamad Kenfaoui, un des initiateurs, avec Tayeb Saddiki ou encore Ahmed Taïeb El Alj, du théâtre marocain moderne et qui, à l’époque, occupe le poste de chargé d’affaires à l’ambassade du Maroc.

Du côté des étrangers, le journaliste français Philippe Bernier, dont le nom lui sera plus tard associé de façon dramatique car c’est avec lui ainsi qu’avec le producteur Georges Figon et le cinéaste Georges Franju qu’il avait rendez-vous à la brasserie parisienne Lipp le jour où il sera enlevé le 29 octobre 1965, pour ne plus jamais réapparaître par la suite. Avec Kenfaoui et Bernier, Mehdi Ben Barka se trouve ce jour-là au Fouquet’s, le restaurant bien connu de l’avenue des Champs-Elysées où aujourd’hui encore le Tout-Paris se retrouve (leur rencontre aurait été fortuite). Y est également attablé un certain Zdenek Micke, 29 ans, officiellement employé de l’ambassade de Tchécoslovaquie, officieusement capitaine du StB. Par le biais d’un informateur du StB simplement désigné sous le nom de code “Gogol” (comme le célèbre écrivain russe), Micke se fait introduire auprès des deux Marocains, et les trois sympathisent.

Il les invite à un dîner prévu le 28 mars 1960 à l’ambassade de Tchécoslovaquie, où seul Mehdi Ben Barka arrivera à l’heure, tandis que Kenfaoui, retenu pour un cocktail organisé par des représentants de la toute nouvelle Fédération du Mali, aura un retard d’une heure et demi. Entretemps, Mehdi Ben Barka et Micke échangent longuement, et dans un rapport de quatre pages transmis dans la foulée à ses supérieurs, l’agent tchécoslovaque ne manque pas de se féliciter des sympathies socialistes de l’opposant. “Ben Barka ne voit qu’une seule issue pour son pays: s’engager dans la voie du socialisme,” écrit-il.

Sympathies socialistes
Et mieux, Mehdi Ben Barka serait même disposé à se rendre en personne en Tchécoslovaquie pour en rencontrer les dirigeants. Mais l’invitation, donnée pourtant pas le StB lui-même (à ce moment, Mehdi Ben Barka semble encore ignorer qu’il a affaire à lui), n’arrive pas, et pour cause: le ministre des Affaires étrangères tchécoslovaque, Vaclav David, ne veut apparemment pas se brouiller avec Rabat, avec qui des liens diplomatiques officiels viennent d’être établis à peine trois mois plus tôt. Et, dans les coulisses, un accord commercial est également en négociation. Mais Mehdi Ben Barka tient à son séjour en Tchécoslovaquie. Présent à Conakry, du 11 au 15 avril 1960, au IIème Congrès de solidarité des peuples afro-asiatiques, qu’accueille la capitale guinéenne, il s’en ouvre auprès de l’ambassadeur tchécoslovaque Vladimir Knap, qui fait naturellement remonter.

Nom de code: “Cheikh”
Cette fois, c’est le président tchécoslovaque, Antonin Novotny, en personne qui balaie d’un revers de main: non à une invitation officielle, mais oui à un voyage qui serait financé par les organisations syndicales, nombreuses à avoir pignon sur rue dans la capitale tchécoslovaque Prague -la Fédération syndicale mondiale (FSM) tient elle-même depuis 1956 son siège dans la ville-, car Mehdi Ben Barka peut tout de même devenir un responsable gouvernemental influent à l’avenir et il ne faut pas couper les ponts avec lui. Ce n’est finalement que le 12 septembre 1961 qu’il parvient à mettre le pied dans le pays d’Europe centrale, non sans avoir continué de presser Micke, qu’il voit de plus en plus souvent à Paris -ensemble, ils auraient notamment regardé au cinéma “La Ballade du soldat”, du Soviétique Grigori Tchoukhraï- et dont vraisemblablement il n’ignore plus la véritable fonction.

Peu avant d’aller en Tchécoslovaquie, Mehdi Ben Barka lui remet trente fichiers censés appartenir au Service de documentation extérieure et de contre-espionnage (SDECE) français, tous sur le Maroc, et se voit rétribuer 1.000 francs en échange. Au final, les fichiers, prétendument obtenus par le biais de l’historien Roger Paret, qui oeuvre alors dans les colonnes du quotidien France-Soir, s’avèrent être une simple “combinaison de reportages dans les journaux et à la radio qui n’avaient aucune valeur réelle” collectés par Bernier, ce que Mehdi Ben Barka avoue une fois qu’on l’y confronte, mais le StB lui pardonne et, dès le mois de novembre 1961, il est dépêché, contre une compensation de 3.500 francs, en mission en Guinée auprès d’Ismaël Touré, frère du président Ahmed Sékou Touré, pour collecter des informations au sujet des activités des États-Unis dans le pays. Même si aucun document n’est resté de cette mission, c’est apparemment un succès, car celui qui se fait désormais désigner sous le nom de code de “Cheikh” par les services tchécoslovaques est recommandé pour être “préparé et mis à la tâche”.

Mais le StB devra attendre encore longtemps avant de renouer contact avec lui, car en mai 1962, Mehdi Ben Barka est, après plus de deux ans d’exil, de retour au Maroc pour prendre part au deuxième congrès du parti de l’Union nationale des forces populaires (UNFP), ancêtre de l’actuelle Union socialiste des forces populaires (USFP), qu’il avait lui-même contribué à fonder en janvier 1959. Congrès duquel restera son discours, sans doute, le plus célèbre sur l’“option révolutionnaire au Maroc”, qui inspirera notamment plus tard le courant dit justement de l’option révolutionnaire de l’USFP, chapeauté depuis l’étranger par l’ancien militant nationaliste Fqih Basri.

En 2007, M. Zidek écrit que “le pouvoir semble soudain mieux disposé à son égard”, mais d’après M. Koura, il y aurait eu des pressions de la part des États-Unis pour que le roi Hassan II, qui dirige luimême le gouvernement depuis son accession au trône le 3 mars 1961, laisse de la place à l’opposition -dans ce que dans Option révolutionnaire au Maroc Mehdi Ben Barka qualifie de “coup d’État”, le Palais avait mis fin, en mai 1960, à l’expérience du gouvernement UNFP de Abdallah Ibrahim et pris directement les commandes de l’Exécutif. Et, chose troublante: Mehdi Ben Barka a eu vent de ces pressions par le truchement du syndicaliste américain Irving Brown, connu à travers le fondateur et premier secrétaire général de l’Union marocaine du travail (UMT), Mahjoub Ben Seddik; lequel Brown était, on le sait, aujourd’hui,… agent de la CIA, l’agence centrale de renseignement US! Et au surplus, Brown aurait remis un chèque en dollars à Mehdi Ben Barka, au cours d’une rencontre en 1962 au bar parisien de L’Éléphant Blanc.

Agent de la CIA!
Mehdi Ben Barka mangeait-il donc à tous les râteliers? Car ce qu’il faut aussi rappeler, et cela Maroc Hebdo y a d’ailleurs consacré la couverture de son numéro 777 du 1er au 7 février 2008, c’est qu’on a également parlé d’une connexion entre lui et le Mossad, le service de renseignement israélien, et cela à partir de la même époque pratiquement que les premiers contacts avec Micke. “Au début des années 60, il a rencontré à Paris Jacob Karoz, officiellement conseiller diplomatique à l’ambassade israélienne sur place, mais qui était en fait le chef de l’antenne du Mossad en France. C’est à M. Karoz que Ben Barka a fait sa demande. Je ne peux pas dire s’il connaissait sa véritable identité ou non. Toujours est-il qu’il voulait monter un groupe de déstabilisation du régime de Hassan II afin de faciliter sa transformation,” nous avait confié Shmüel Segev, ancien capitaine des renseignements militaires israéliens qui était revenu sur cet épisode dans un livre qu’il venait alors de publier, La Filière marocaine.

Le pouvoir par les urnes
Pour l’anecdote, c’est grâce aux informations obtenues de la part de Mehdi Ben Barka que les autorités israéliennes auraient réussi à gagner la confiance de Hassan II, ce qui était décisif pour eux pour deux raisons: la première géopolitique, car Israël se cherchait alors, dans le cadre de la politique des périphéries du Premier ministre David Ben Gourion, des alliés dans son voisinage indirect de la région MENA (Moyen-Orient/Afrique du Nord); et la seconde démographique, dans la mesure où l’État hébreu lorgnait les quelque 150.000 Juifs marocains et dont la majeure partie se verront transporter, entre novembre 1961 et décembre 1964, en Terre sainte dans le cadre de l’opération Yakhin.

En tout cas, en ce milieu de l’année 1962, le StB se méfie de Mehdi Ben Barka, qui, cependant, ne s’éternisera pas au Maroc, et pour cause: en mai 1963, son désir de prendre le pouvoir par les urnes se voit tuer dans l’oeuf suite aux législatives remportées par le Front de défense des institutions constitutionnelles (FDIC) du conseiller de Hassan II, Ahmed Réda Guédira, bien aidé il est vrai par l’Administration.

Mehdi Ben Barka ne reviendra plus jamais au Maroc, et en ce qui concerne particulièrement le StB, il reprend attache avec lui au cours d’un séjour en date du 25 février 1963 à Prague, où il se voit accorder 1.500 livres sterling par an en échange de l’aide à la Tchécoslovaquie dans sa “politique influente dans les pays africains et auprès de leurs dirigeants”. On lui promet également une presse pour l’UNFP, mais les ministères des Affaires étrangères et du Commerce extérieur y opposent leur veto, car ils ne veulent pas que leurs liens avec l’opposant soient mis au jour.

Mais le Maroc a tout de même des suspicions, d’autant que les séjours de Mehdi Ben Barka à Prague sont de plus en plus fréquents (il y emmène notamment sa femme, Rhita, et ses quatre enfants, dont Bachir, en vacances en août 1964, apparemment sans en avoir averti au préalable les autorités tchécoslovaques, qui sont furieuses). Le général Mohamed Oufkir, qui dirige le Cab 1, le service de renseignement marocain, croit même savoir que la Tchécoslovaquie entraîne des opposants marocains à prendre le pouvoir: rappelons qu’à l’époque le Palais accuse l’UNFP du complot de juillet 1963, via lequel le parti aurait voulu attenter à la vie de Hassan II, et que les membres de son comité central sont arrêtés au cours d’une réunion à Casablanca discutant de la participation aux communales alors en préparation. Ce qui est vrai est que du 9 au 17 mars 1965, plusieurs figures de l’UNFP se trouvent à Prague pour suivre une formation et apprendre à échapper à leurs espions. Mehdi Ben Barka en fait partie, mais hélas, pour lui, cela ne lui sert finalement pas au moment où, quelques mois plus tard, à l’entrée de la brasserie Lipp, deux soi-disant policiers, Louis Souchon et Roger Voitot, l’accostent et lui demandent de les accompagner dans leur voiture.

Actes de torture
Ce que M. Koura tient lui-même à mettre en exergue, c’est que Mehdi Ben Barka n’était pas un “agent” du StB, mais que “l’étendue de [sa] collaboration” était telle qu’on n’en est plus qu’à des questions d’appellation, et non pas de définition. En même temps, et cela a été rappelé par l’ancien militant du mouvement d’Option révolutionnaire de Fqih Basri, Mbarek Bouderka, dans une interview publiée le 30 décembre 2021 par le journal électronique Alyaoum24, si Mehdi Ben Barka l’avait voulu, “il serait devenu milliardaire”, simplement en s’alliant à Hassan II: en ayant frayé avec le StB, la CIA ou le Mossad (à son insu ou de son plein gré, ou à l’insu de son plein gré dirait-on aussi), il semble qu’à partir du moment de son exil il cherche davantage des appuis extérieurs, et moins, vraiment, des rentrées d’argent, si ce n’est pour financer ses opérations (comme lorsqu’il demande, au cours de son tout premier séjour en Tchécoslovaquie, 10.000 francs pour graisser la patte de France Observateur, l’hebdomadaire français qui s’appelle aujourd’hui L’Obs, pour un article défavorable à Hassan II).

Ce qui ne contredit pas, en somme, le fait que, comme l’a indiqué Bachir Ben Barka dans sa tribune (pour lequel on ne peut qu’avoir de la sympathie, le sujet n’étant autre que son géniteur), il était “l’un des leaders importants du Tiers- Monde, symbole de la résistance au colonialisme et du combat contre le néo-colonialisme, le sionisme et l’impérialisme”, car en fin tacticien politique -qu’il était aussi, assurément- il a bien pu faire sienne cette maxime que, souvent, l’on attribue à l’intellectuel italien de la Renaissance, Machiavel: la fin justifie les moyens.

Et après tout, Mehdi Ben Barka est-il un saint? N’a-t-il pas pris fait et cause contre son pays lorsque ce dernier réagissait à l’agression algérienne d’octobre 1963, qui avait donné la Guerre des sables? Et que dire des accusations à son encontre d’avoir trempé dans les actes de torture du Parti de l’Istiqlal (PI), auquel il appartenait au départ, dans la sinistre Dar Bricha de la ville de Tétouan?

S’approprier l’histoire
Comme le relevait, au demeurant, voilà un peu plus de cinq ans -le 30 octobre 2015- , une lettre du roi Mohammed VI lue par l’ancien Premier ministre et premier secrétaire de l’USFP, Abderrahmane Youssoufi, à l’occasion, justement, de la commémoration à la Bibliothèque nationale de Rabat du cinquantième anniversaire de la disparition de Mehdi Ben Barka: “L’Histoire n’est pas que l’enregistrement des faits tels qu’ils se sont produits à une époque donnée.

Elle est aussi la méthode de consignation de ces événements et l’explication qui en est donnée par chacun, selon son optique et en fonction de sa position. Le plus important est de s’attacher à ce que tous les Marocains puissent s’approprier leur histoire, avec ses succès et ses revers, pour vivre leur présent dans un climat sûr et stable et s’atteler en toute confiance et avec beaucoup d’optimisme et d’espérance à l’édification d’un avenir meilleur.” On ne pourrait mieux dire…

Source : Maroc Hebdo

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.