
Le 9 mai 2017, par une belle soirée printanière, une fille et un garçon font une chouette ballade en moto du côté de l’avenue Louise au centre de Bruxelles. Deux jeunes, heureux d’être ensemble. Sans doute pris par l’euphorie du moment, Ouassim commet deux infractions au Code de la route. Un clignotant oublié, une vitesse non conforme. Deux policiers en voiture lui ordonnent de s’arrêter. Ouassim décide d’accélérer. Était-ce également la décision de Sabrina? Nul ne le saura jamais. Dépassée par la situation ou obligée de suivre une procédure spécifique, la patrouille demande du renfort et entame une course-poursuite. Accélération de l’un, prise en chasse des autres, tous, ce soir-là, ont pris des risques et mis en danger des centaines de piétons et de conducteurs. Témoin de la scène, un policier de la Brigade canine décide de ralentir la circulation puis de l’arrêter totalement en disposant son véhicule au travers de la route. Ce véhicule est la dernière chose que les beaux yeux de Sabrina et de Ouassim ont vu. Deux jeunes, morts sur une moto rendue folle par peur ou par défi.
Dès l’annonce des prénoms des victimes encastrées dans un véhicule de police, des voix s’élevèrent pour dénoncer une bavure policière raciste. C’était sans savoir que ces deux jeunes étaient très bien casqués. Ce qui, raisonnablement, exclu tout délit de faciès. En échos, d’autres voix prirent un malin plaisir à noircir les deux jeunes âmes. Les qualifiant de voyous de Molenbeek naturellement réfractaires aux contrôles d’identité, d’alcoolémie et de stupéfiant. C’était sans savoir que les deux victimes habitaient des communes huppées de la Région bruxelloise et que les résultats des analyses post-mortem furent toutes négatives. Comme quoi, même mort, un maghrébin continue à alimenter les fonds de commerce des racistes et des anti-racistes. Et, comme si cela ne suffisait pas, une troisième voix s’est manifestée, celle du contrôle social arabo-musulman. Qui, oubliant ou pas la douleur des parents, a cru bon rappeler qu’une jeune fille de bonne famille maghrébine n’a pas à être en compagnie d’un garçon à 21h30 et, de surcroît, enlacée à son corps sur une moto. Est-ce ce genre d’ineptie qui a poussé ces jeunes à fuir un banal contrôle policier, qui, tôt ou tard, aurait été porté à la connaissance de leurs parents? Nul ne le saura jamais.
En Belgique, toute plainte déposée à la police, comme celle des parents des victimes, doit faire l’objet d’un procès-verbal détaillé qui sera transmis au Parquet. Celui-ci peut, entre-autres, demander une enquête judiciaire dont les conclusions seront remises à la Chambre du Conseil qui, elle, décidera de la suite à donner à l’affaire. Pour le drame qui nous préoccupe, le Parquet a conclu que seul Ouassim était responsable de l’accident, que les policiers n’avaient commis aucune erreur et méritaient donc un non-lieu. S’identifiant aux piétons pris de panique ce soir-là, l’opinion publique a accepté ces conclusions. Contrairement aux deux familles endeuillées qui, depuis le début, estiment que le procès-verbal est incomplet, que la course-poursuite était disproportionnée au but recherché; soit l’interpellation de deux jeunes en fuite pour deux infractions au code de la route.
Le 13 août 2021, la Chambre du Conseil, sur base des arguments présentés par les familles et de leur demande d’inculpation des trois policiers, a ordonné au Parquet de revoir son réquisitoire. Autrement dit, de refaire une nouvelle enquête judiciaire ou d’approfondir l’enquête initiale.
Prenant appui sur la décision de la Chambre du Conseil et sans attendre la suite de la procédure, d’aucun-e-s, surtout des jeunes d’origine marocaine, ont déjà requalifié la cause des décès de Sabrina et de Ouassim en parechocage mortel en lieu et place d’accident mortel. Autrement dit, deux supposés meurtres policiers transformés en accident.
Comment leur reprocher ce raccourci dangereux alors que plusieurs courses-poursuites dans les rues de Bruxelles se sont terminées par la mort des poursuivis?
Comment les empêcher de faire un parallèle entre les techniques policières d’interpellation utilisées pour arrêter Sabrina et Ouassim et celles utilisées pour arrêter Suleiman Jamili, 14 ans, mort le 23 février 2014, Mehdi Bouda, 17 ans, mort le 20 août 2019, Adil Charrot, 19 ans, mort le 10 avril 2020? Indéniablement, le souvenir de tous ces décès évitables, du bruit des émeutes qui s’en suivirent et du silence autour de chaque non-lieu prononcé sont, à jamais, gravés dans leurs mémoires individuelle et collective.
Comment, in fine, leur demander de garder raison alors que le 30 avril 2021 le Comité pour l’élimination de la discrimination raciale (CERD) des Nations-Unies s’est dit préoccupé par le nombre important d’accusations de violences racistes commises par la police ainsi que par le profilage racial en Belgique? Préoccupation partagée par la Ligue des droits humains-Belgique, qui, régulièrement, dénonce une institution policière où règne un racisme structurel et un fort sentiment d’impunité.
La sage décision de la Chambre du Conseil se fonde-t-elle aussi sur ces préoccupations? Un jour nous le saurons.
Fatiha-Salsabil
