OPINIONS. Le récent document produit par un think tank allemand; tout comme le double jeu, voire l’hostilité espagnole, ne doivent plus nous émouvoir.

Ils sont la preuve que le Maroc, en changeant d’échelle, dérange les intérêts d’autres pays. Quand on joue dans la cour des grands, on reçoit des coups.

C’est un document allemand qui a été finalisé en date du 19 novembre 2020 et qui fait surface maintenant, dans un contexte très particulier marqué par le Covid, l’affaire Pegasus et enfin les froidures du Maroc avec l’Espagne et l’Allemagne.

Le document n’est pas officiel. Mais le think Tank SWP qui l’a produit a de l’influence et surtout, il est financé par des fonds publics allemands, pour l’essentiel provenant du gouvernement: au moins 4 ministères dont celui des Affaires étrangères, ainsi que la Coopération, l’Environnement et l’Education nationale; des fondations; et des donateurs privés.

En 2020, SWP a reçu 15,9 millions d’euros de financement gouvernement, ce qui pour un think tank est une somme très importante. Cette subvention a été approuvée par le parlement fédéral.

Le document de SWP, ou Institut allemand pour la sécurité et les affaires internationales, a beau avoir été finalisé le 19 novembre 2020, il éclaire comme un rétroviseur et vient conforter le sentiment marocain concernant l’existence d’une méfiance, voire d’une hostilité croissantes à l’égard du Royaume dans quelques pays dont l’Allemagne.

Ce que dit l’étude

>Des constats souvent justes, exprimés d’une manière orientée:

Nous avons sélectionné ci-dessous quelques phrases traduites intégralement qui donnent une petite idée sur le contenu général de ce document:

« Le Maroc est l’État maghrébin avec la politique sub-saharienne la plus sophistiquée.

« La politique sub-saharienne du Maroc a exacerbé les tensions avec l’Algérie et éveillé les ambitions en Tunisie.

« Alger, en tant que bailleur de fonds et acteur sécuritaire de l’Union africaine (UA) et « protecteur » du mouvement indépendantiste du Sahara occidental, cherche à contrecarrer les avancées de Rabat.

« L’Union européenne doit considérer ces tendances comme une opportunité pour l’intégration africaine et la coopération triangulaire UE/Maghreb/Afrique sub-saharienne. Cela pourrait contrecarrer le sentiment d’inutilité croissante de l’Algérie, renforcer l’économie tunisienne, relativiser les ambitions hégémoniques du Maroc et ainsi atténuer la dynamique négative de la rivalité.

« L’ascension du Maroc sur le continent pourrait être qualifiée de presque traumatisante pour l’Algérie, dont l’influence s’est considérablement affaiblie.

« Cependant, une stratégie africaine profilée comparable à celle du Maroc n’est actuellement pas observable. Et les perspectives d’une émergence ne sont pas particulièrement bonnes.

« La Tunisie cherche à rattraper son retard. La Tunisie observe de plus en plus attentivement et avec envie la politique africaine du Maroc.

« La confiance du Maroc, la défense de son héritage par l’Algérie et le regain d’intérêt de la Tunisie se reflètent également au sein des institutions et organisations africaines.

« Les effets négatifs de la rivalité algéro-marocaine sont particulièrement évidents dans le domaine de la sécurité.

« Bien que l’Algérie ait obtenu des succès dans le domaine de la résolution des conflits, par exemple avec l’ Accord d’Alger pour le Mali en 2015, le Maroc s’est battu pour ce rôle. Par exemple, l’Accord politique libyen établissant un gouvernement soutenu par l’ONU a été signé à Skhirat, au Maroc, en 2015. À l’automne 2020, les parties au conflit libyen ont de nouveau négocié au Maroc, puis en Tunisie – bien que l’Algérie ait offert à plusieurs reprises ses services de médiateur et profité de la confiance des parties importantes au conflit. Ce que l’on constate encore une fois, c’est la forte capacité stratégique et de mise en œuvre de la monarchie marocaine. Même au Mali, où l’Algérie espérait se positionner rapidement comme médiateur après le coup d’État d’août 2020, le Maroc est vite arrivé pour proposer ses services.

« Le secteur où l’Algérie et la Tunisie ont le plus de retard à rattraper est l’économie. Casablanca est en volume le plus grand centre financier du continent et le Maroc a une longueur d’avance dans le commerce et l’investissement en Afrique subsaharienne.

« Entre 2005 et 2019, les exportations du Maroc ont quadruplé et celles de la Tunisie ont plus que doublé. Les deux ont d’importants excédents commerciaux avec l’Afrique subsaharienne. L’Algérie, quant à elle, importe beaucoup plus d’Afrique subsaharienne qu’elle n’y exporte.

« Les liaisons de transport du Maroc vers l’Afrique subsaharienne devraient rester inégalées à long terme, ne serait-ce qu’en raison de la situation géographique du pays. Casablanca est de loin le plus grand hub aérien du Maghreb et Tanger Med s’est imposé comme le plus grand port d’Afrique en termes de volumes de transport de conteneurs, bénéficiant de sa situation à la jonction de l’Atlantique et de la Méditerranée.

« Des rivalités existent également en matière d’infrastructures énergétiques. Les plans d’un gazoduc transsaharien du Nigeria à l’Algérie existent depuis des décennies. Un accord pour un gazoduc du Nigeria via le Maroc vers l’Espagne signé en 2016 semble avoir de meilleures perspectives de réalisation.

« L’avancement de ces projets d’infrastructure dépend notamment du soutien d’États non africains. La Chine est particulièrement en vue et réfléchit de manière perceptible à une coopération trilatérale avec l’Afrique du Nord et l’Afrique subsaharienne. A ce titre, il influence la compétition maghrébine pour le rôle de « porte d’entrée vers l’Afrique ».

« En diplomatie religieuse aussi, le Maroc est incontesté.

« Enfin et surtout, le Maroc a dominé les autres États du Maghreb avec sa politique migratoire.

« Néanmoins, les États maghrébins devraient profiter de la volonté croissante de trouver des solutions africaines pour l’Afrique.

« La politique de l’UE vis-à-vis du Maghreb s’est jusqu’à présent principalement déroulée dans le cadre de ses politiques de voisinage et de la Méditerranée. Les États de l’UE, y compris l’Allemagne, coopèrent également étroitement avec les États du Maghreb. L’intérêt croissant pour l’Afrique subsaharienne tant au Maghreb qu’en Europe ouvre de nouvelles perspectives pour toutes les parties.

« A moyen terme, l’intégration africaine pourrait fonctionner comme le moteur du processus d’intégration maghrébine que l’UE cherche à favoriser, à ce jour sans succès.

« Pour l’UE, soutenir de telles évolutions prometteuses implique tout d’abord de se concentrer davantage sur la coopération économique et au développement trilatéral. Concrètement, cela pourrait signifier employer et apprendre de l’expertise maghrébine, par exemple dans des partenariats économiques allemands et européens et des projets de développement avec l’Afrique subsaharienne. Ici, le Maghreb peut aider à construire ou à étendre des ponts financiers et technologiques entre l’Europe et l’Afrique.

« Il est donc évident, deuxièmement, pour les exportateurs expérimentés comme l’Allemagne d’offrir une expertise technique aux deux « retardataires » sur des questions telles que le développement de stratégies et l’expansion de l’infrastructure pour l’exportation de marchandises produites localement vers l’Afrique.

« C’est aussi un moment opportun pour offrir à l’Algérie un soutien à l’exportation de biens et de savoir-faire : Alger s’intéresse actuellement à la diversification des exportations et à la correction de son déficit commercial avec l’Afrique. Le gouvernement subit une forte pression pour produire des résultats.

« Troisièmement , les acteurs européens doivent s’efforcer de minimiser les effets (secondaires) négatifs potentiels des politiques européennes au Maghreb.

« Quatrièmement, il est important de contrer la pensée maghrébine à somme nulle. Plutôt que de soutenir la politique africaine du Maroc, de l’Algérie ou de la Tunisie, l’UE devrait soutenir les éléments constructifs de chacun. Cela vaut également pour l’engagement des États du Maghreb pour la paix et la sécurité en Afrique subsaharienne. Concernant le Sahara occidental, l’Europe doit continuer à soutenir la ligne de l’ONU et ne pas souscrire à des initiatives unilatérales françaises ou espagnoles.

« Il y a beaucoup à gagner sur le plan géopolitique si l’Europe s’affirme comme un partisan fiable du rapprochement entre l’Afrique du Nord et l’Afrique subsaharienne et s’engage dans une coopération triangulaire. Cela ralentirait la croissance des ouvertures pour d’autres acteurs externes tels que la Chine, l’Inde, la Turquie et les États du Golfe et renforcerait l’axe euro-africain. » [Fin des extraits du document allemand]

>L’auteure

Dr Isabelle Werenfels est Senior Fellow dans la division Moyen-Orient et Afrique de SWP. Elle se présente comme une spécialiste du Maghreb. Différentes publications qu’elle signées ou cosignées pour SWP montrent l’existence de parti-pris, le recours aux clichés, la méconnaissance des la région et enfin, le manque de rigueur dans les informations rapportées. On peut penser à un parti-pris contre le Maroc, lorsqu’on lit sous sa signature dans une autre supposée étude, qu’au Maroc, « les systèmes de santé privés et publics ont commencé à s’effondrer au cours de l’été 2020. Les hôpitaux ont été rapidement débordés, malgré les efforts pour les dynamiser. (…) Pourtant, le contrôle strict des rues par le gouvernement a empêché des manifestations majeures ».
Dans la plupart de ses publications, on retrouve un le même fil conducteur: un Maroc dominant (lisez dominateur) et hégémonique dans la région, il faut aider les autres pays retardataires. En d’autres termes, le Maroc est pénalisé d’avoir été pénalisé.

Commentaire

Ce document, présenté comme le travail supposé scientifique d’un groupe de réflexion, est orienté exclusivement à travers un prisme étroit et court-termiste de ce qui est présenté comme l’intérêt de l’Allemagne et de l’UE.

Dans une sorte de discrimination positive, le think tank recommande de substituer le Maghreb au Maroc comme interlocuteur et hub des relations verticales Europe-Maghreb-Afrique. En quelque sorte, le Maroc a bien travaillé, il a même été brillant, il a remporté la coupe, mais il faut qu’il la partage avec les autres. L’Algérie, mal gouvernée reconnaît l’auteure, suscite presque la compassion même si ce pays a une responsabilité historique et majeure dans la situation actuelle. Le Maroc a trop bien travaillé, il doit être pénalisé. Il ne faut plus l’aider autant. Il faut basculer vers les deux « retardataires », les entreprises allemandes doivent les aider à exporter, aller avec eux en Afrique.

Le Maroc a rompu le statu quo.

En décembre 2019, il a lancé l’extension de son domaine maritime « de Saidia à Tanger et de Tanger à Lagouira ». Une décision conforme au droit international, mais qui dérange les intérêts espagnols, canariens et certainement d’autres puissances. En effet, le Mont Tropic, une montagne sous-marine riche en terres rares, un minerai stratégique, passe ainsi dans le giron marocain.

Le 10 décembre 2020, nouvelle rupture du statu quo, avec la déclaration de Donald Trump reconnaissant la marocanité du Sahara.

En novembre 2019, le Maroc avait également sécurisé le passage frontalier de Guergarat en construisant un mur de protection, ce qui a mis la route et le trafic routier en direction de l’Afrique sub-saharienne, à l’abri des aléas; et anéanti le rêve algérien d’insularisation du Maroc.

Ces différents éléments ont changé la donne. Ils dérangent tous les pays qui auraient préféré que le conflit du Sahara perdure, en tant qu’ abcès de fixation dans la région. Le conflit avait la taille idéale pour tous ceux qui voulaient maintenir l’immobilité du Maghreb et en particulier du Maroc et de l’Algérie.
Tous ceux que le statu quo arrangeait se sont exprimés. La première d’entre eux avait été l’Allemagne, cet apprenti géant, qui ne cache plus ses ambitions mondiales (légitimes) et qui cible le monde arabe et l’Afrique en tant que débouchés économiques et éventuellement zones d’influence.

On ne réussit pas en rasant les murs.

En 10 ou 20 ans, le Maroc a clairement changé d’échelle. Le patient travail de fond effectué en Afrique; l’influence diplomatique par le soft power; sa conception de la sécurité internationale; son emplacement géographique qui verrouille le sud de l’Europe et l’Afrique de l’Ouest; ses réalisations telles que Tanger Med; son assurance croissante sur la scène internationale; ses réussites diplomatiques… Mais ce qui est une performance apparaît aux yeux de certains comme une outrecuidance.

Que des pays soient gênés dans leurs intérêts, c’est légitime. Et cela ne devrait pas nous émouvoir. Au contraire. Il existe une cohérence entre les différentes positions méfiantes ou hostiles de l’Espagne, de l’Allemagne et d’autres qui œuvrent en coulisses.

Le Maroc a raison de ne plus accepter, sur des questions vitales, les phrases tièdes et les demi-prises de position. Sur le Sahara, qu’un pays tiers affirme soutenir la position de l’ONU, ce n’est plus suffisant. Il faut désormais clarifier les positions des uns et des autres.

Face à ce genre de comportements comme ceux de l’Allemagne et de l’Espagne, il ne faut pas se réfugier dans les réflexes complotistes. L’hostilité des intérêts que l’on dérange est « une donnée, un paramètre qu’il ne faut pas oublier », nous répond un éminent politiste. « Cela étant, il ne faut pas méjuger le rapport de forces », ajoute-t-il. « L’Allemagne est un pays puissant et influent ».

En d’autres termes, le Maroc doit assumer son statut de puissance régionale, en sachant à l’avance qu’il dérange; et sans répondre aux provocations. On a bien vu, dans le cas espagnol, de nombreux articles et déclarations au contenu immonde, qui n’avaient d’autre but que de faire réagir le Maroc d’une manière émotive, de le pousser à la faute.

« Quand on joue dans la cour des grands, on reçoit des coups« , ajoute notre politiste. Pour lui, le Maroc n’a pas joué toutes ses cartes. « Ce retour d’empire qui pose un problème aux autres, il incite aussi à consolider ses bases et à s’assurer de la solidité des partenariats qui sont là. Les grands équilibres du monde sont en train de bouger. Nous devons éviter les vieux réflexes insulaires, les réactions intempestives ». Les « autres » auraient peut-être voulu que le Maroc devienne une « nation imprévisible ». Depuis quelques semaines, les initiatives du Maroc ont pour but de rassurer les vrais partenaires et de corriger ce risque d’image.

Source : H24