Le Lycée d’excellence de Benguérir, fabrique marocaine des futurs polytechniciens

En 2020, 17 pensionnaires du Lydex, un établissement ouvert en 2015, ont intégré la grande école française – et, parmi eux, de nombreuses étudiantes et élèves issus de milieux défavorisés.

Par Ghalia Kadiri

Le Lycée d'excellence de Buengérir (Lydex), le 10 septembre 2020.
Le Lycée d’excellence de Buengérir (Lydex), le 10 septembre 2020. SAÂD A. TAZI

Au classement des meilleures prépas scientifiques aux grandes écoles françaises, il y a bien sûr le lycée Sainte-Geneviève à Versailles, Louis-le-Grand à Paris et puis, à la sixième place dans la filière maths-physique, le Lycée d’excellence de Benguérir (Lydex), au Maroc. Implanté au sud de la ville, à 70 km de Marrakech, l’établissement est encore peu connu du grand public. Pourtant, en 2020, pas moins de 17 élèves de ce lycée ouvert en 2015 ont intégré l’Ecole polytechnique en France.

Tous ont étudié au pied de ces collines embrasées de soleil d’où est extrait le phosphate – la principale richesse du Maroc – depuis quatre décennies. Le campus de 18 hectares du Lydex et ses bâtiments ocre flambant neufs ont été construits au cœur de la ville verte Mohammed-VI, une « cité du savoir et de l’innovation »créée en 2009 par l’Office chérifien des phosphates (OCP). Ici, les 944 élèves du lycée, tous internes, sont choyés : classes ultramodernes, salles équipées pour les travaux pratiques, terrains de sport, théâtre dédié aux modules de développement personnel, piscine semi-olympique pour s’entraîner à l’épreuve de natation de Polytechnique…

« Toutes les conditions sont réunies pour réussir », observe avec le plus grand sérieux Mohamed, un élève de terminale croisé à l’entrée d’une bibliothèque. Il a seulement 16 ans et est originaire d’un petit village des montagnes de l’Atlas. Ses frais de scolarité et ses besoins quotidiens sont, comme pour 96 % des élèves du Lydex, intégralement couverts par le lycée. « Nous n’avons pas d’excuse », tranche le jeune homme.

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« Discrimination positive »

Fruit d’un partenariat public-privé et entièrement financé par la Fondation OCP, l’établissement recrute des « petits génies » venus de tout le pays, « avec une discrimination positive pour les gens démunis », précise Ahmed Benzi, le proviseur. Pour favoriser cette diversité sociale et géographique, près des deux tiers des élèves qui rejoignent les classes préparatoires aux grandes écoles (CGPE) du Lydex sont sélectionnés en dehors des canaux officiels. Après examen de leur dossier, ils passent une épreuve écrite puis un entretien. Une initiative qui détonne dans un pays marqué par de très fortes inégalités scolaires.

En 2019, un rapport publié par l’ONG Oxfam pointait le « déficit qualitatif du système éducatif » marocain et mettait en garde contre une privatisation de l’éducation dans le royaume. La durée moyenne de scolarisation y est de 4,4 ans, soit plus de trois ans de moins que la moyenne mondiale (7,7). Les résultats scolaires, qui varient considérablement en fonction du milieu social des élèves, sont particulièrement faibles dans les régions rurales, où la pauvreté et l’enclavement rendent difficile la fréquentation régulière des établissements.

Dans les régions les plus reculées, les éducateurs de Benguérir ont dû parfois user de persuasion pour convaincre les parents de leur confier leurs enfants. Quand ces derniers représentent une source de revenus, une compensation peut éventuellement être versée aux familles. Il faut aussi les rassurer sur l’avenir de leurs filles. Au Lydex, elles sont majoritaires et forment les deux tiers des effectifs dans le secondaire et la moitié en classe préparatoire (contre un tiers des effectifs dans les prépas scientifiques françaises). « C’est vrai qu’on a peur, elles n’ont jamais quitté le village. Mais quand on arrive ici, on comprend », confie Fatima-Zohra, une mère de 40 ans dont la fille passe le bac en juin. « Certaines n’avaient jamais vu une serviette hygiénique ! », raconte une membre de l’équipe pédagogique, rappelant que les problèmes liés à l’hygiène menstruelle constituent un frein à la scolarisation.

Lydex

« Ascenseur social »

Parce qu’il recrute dans le Maroc dit périphérique, « le Lydex a un peu remis l’ascenseur social en marche », veut croire Mohamed Soual, chef économiste à l’OCP. Mais pour attirer ces jeunes, le groupe ne lésine pas sur les moyens. Longtemps considérée comme la « boîte noire » du pays, l’entreprise, qui soigne désormais sa communication, a consenti des investissements massifs dans la recherche, l’éducation et la formation à travers sa fondation. « On exploite une ressource qui appartient aux Marocains, nous avons une responsabilité sociétale d’aider au développement du territoire », justifie Mohamed Soual. Les professeurs, détachés du ministère de l’éducation nationale, sont triés sur le volet et reçoivent une indemnité qui leur permet de doubler leur salaire, ainsi qu’une prime d’intéressement liée aux performances des élèves.

En 2020, tous ont obtenu leur bac du premier coup, contre 63 % à l’échelle nationale, et 66 % ont également décroché une mention très bien. Un succès qui tient à « une concurrence féroce mais saine entre les élèves et une bonne initiation aux oraux », estime l’ancien élève Ayman Dmouj depuis le campus de Polytechnique, à Palaiseau. « Tous les bons élèves du Maroc se retrouvent dans le même lycée, cela crée une émulation hors du commun », témoigne Zineb Belafia, elle aussi à l’« X ». Pour le reste, l’OCP veille. Comme en 2018, quand des étudiants se sont vu refuser leur visa pour aller passer les oraux de Polytechnique en France, la plupart pour motif d’insuffisance de revenus. « Ça s’est joué à quelques jours près. Sans intervention de leur part, j’aurais raté mes oraux », se souvient Abdelhafid Souilmi, un polytechnicien né à Safi, aujourd’hui en stage dans la banque d’investissement Goldman Sachs, à Londres.

Comme lui, les anciens du Lydex sont promis à un bel avenir. Une question reste toutefois en suspens : vont-ils revenir au pays ? Alors que plus de 26 % des Marocains âgés de 15 à 24 ans sont sans emploi, avec un taux qui culmine à 42,8 % en milieu urbain, les jeunes diplômés sont parfois contraints d’accepter un poste en deçà de leur niveau d’éducation. « C’est vrai que nous avons peur de ne pas trouver les mêmes opportunités au Maroc, mais j’ai l’intention d’y revenir un jour », assure Zineb Belafia. C’est en tout cas le pari de l’OCP, qui espère aussi recruter dans cette élite ses cadres de demain.

Source : Le Monde

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