
par Driss Ajbali
Ce meurtre, et c’est le terme approprié, est d’abord le lieu de rencontre des deux extrêmes du spectre politique français. C’est ce qui enlève à l’altercation son caractère fait divers pour en faire un Fait. Il juxtapose deux figures de la jeunesse française engagée politiquement. Le gauchiste, anti-facho, brillant élève ayant intégré Science Po Paris après une scolarité exemplaire achevée par un bac S mention très bien. Et le hooligan politisé, skinhead abruti, adepte de la bière, nourri de haine et qui, selon toute vraisemblance, tutoie quotidiennement la violence. Il y a dans cette affaire l’équation du bien et du mal qui donne du frisson. La victime, et son CV plaide pour lui, n’en apparaît que plus sacrifiée sur l’autel d’une société en tension.
Et puis il y a cette indignation, forte et légitime. Néanmoins, l’empressement avec lequel la classe politique française, particulièrement de gauche, s’est emparée de l’affaire participe tout de même de l’occasion qui fait le larron. L’impuissance face à la crise est un puissant carburant qui ravitaille les crispations identitaires qui sont désormais une ligne de démarcation politique. Cette impuissance soutient le désarroi. D’autant que l’indomptable houle frontiste et ultranationaliste semble s’emparer de l’opinion française. Ragaillardis par les manifestations antimariages gays, les groupuscules ultra-violents ont trusté la rue utilisant les manifs comme autant de chevaux de Troie pour afficher certes leur virile homophobie mais surtout affirmer « la France aux Français » comme si les homosexuels et les lesbiennes étaient des étrangers.
Enfin, il y a le traitement médiatique de l’affaire. D’une part, les médias n’ont eu aucun scrupule à couvrir largement, et donc à normaliser, l’une des figures les plus emblématiques de ces groupuscules, surnommé « Batskin » pour son amour immodéré pour casser du gauchos à coup en batte de base-ball. Il y a d’autre part la disproportion entre l’émoi provoqué par l’affaire et la hâte avec laquelle on est passé à autre chose. Par sa dimension sacrificielle et sensationnelle, la mort de Clément Méric a fait « l’information du jour ». Elle fut tout aussitôt balayée le lendemain par la mort de Pierre Mauroy, ancien Premier ministre de France, ou par la demi-finale de Roland Garros. Il en va ainsi avec la production de l’information à flux tendu. Pas de place pour la réflexion. Seul le feu de l’émotion compte.
