
Pr W. El Khattabi
FMPC
Hôpital « 20 août 1953 » – Service de Pneumologie
Le tabagisme est un fléau planétaire né en Amérique depuis des milliers d’années puis exporté en Europe et ensuite au Maroc vers 1592. Les défenseurs de nicotiana tabacum, la plante du tabac, étaient majoritaires. En revanche les détracteurs de celle-ci ont d’abord été opprimés et n’ont été entendu qu’en 1809 en découvrant la dépendance à la nicotine puis en 1939 en prouvant la relation de causalité avec le cancer grâce à la publication de la première étude cas-témoin de Mueller (JAMA, 1939; 113 : 1372). Aujourd’hui, le tabac est un facteur de risque de plusieurs maladies dont les maladies infectieuses.
En décembre 2019, le monde s’est réveillé, sidéré, sur une nouvelle maladie infectieuse due à un nouveau coronavirus (SARS-CoV-2) transmis, pour la première fois, à l’humain à Wuhan en Chine, nommée « COVID-19 ». Cette dernière finira par envahir le monde et générer une pandémie qui a scindé la communauté scientifique entre alarmistes qui prônaient la catastrophe sanitaire et, optimistes qui la caractérisaient de maladie virale bénigne. Les connaissances scientifiques ont souffert, au long de la pandémie, d’un manque de pertinence générant de perpétuelles controverses et de changements aussi bien dans la connaissance de la maladie que dans la conduite thérapeutique.
Quelques études préliminaires ont d’abord noté que la proportion des fumeurs atteints de la COVID-19 était inférieure à celle des fumeurs en population générale et ont ainsi avancé le rôle, supposé, protecteur de la nicotine. En fait, cette molécule se fixe sur les “récepteurs nicotiniques de l’acétylcholine” empêchant alors la fixation du coronavirus SARS-CoV-2 sur ces récepteurs et limiterait sa progression dans l’organisme, ainsi que l’aggravation des symptômes.
Les scientifiques et les médecins ont, cependant, appelé à la prudence avant de tirer des conclusions définitives sur un éventuel rôle « protecteur » du tabac d’autant plus que les patients fumeurs semblent évoluer, paradoxalement, vers des formes plus graves de la maladie.
En effet, le tabagisme est le principal facteur de risque commun à la plupart des états associés à un taux de mortalité plus élevé face à la COVID-19 : maladies cardiovasculaires, maladies respiratoires chroniques, cancer et diabète.
Soulignons que le tabagisme implique un contact fréquent entre les doigts et les lèvres, ce qui augmente la transmission du virus de la main à la bouche (OMS 2020).
Les produits du tabac et de vapotage induisent une augmentation de la toux et de l’expectoration favorisant la transmission de la maladie notamment par les gouttelettes qui peuvent rester pendant quelques heures, voire plusieurs jours sur certaines surfaces. Il est encore plus important de ne pas fumer ni de vapoter dans des espaces étroits et non aérés, pour protéger les non-fumeurs vulnérables comme les jeunes enfants, les personnes âgées ou les individus avec des comorbidités.
Le tabagisme (dans toutes ses formes mais surtout la chicha) et les dispositifs de vapotage impliquent parfois, le partage de produits de cigarettes et d’embouchures ce qui pourrait faciliter la transmission de la maladie.
La COVID-19 étant principalement une maladie des voies respiratoires, nous rappelons que l’incidence, la durée, la gravité et la mortalité des infections respiratoires causées par d’autres virus sont toutes plus élevées chez les fumeurs.
De ce fait, les personnes qui souffrent de maladies respiratoires, mais aussi des maladies cardio-vasculaires, causées par le tabagisme sont plus vulnérables au virus et donc plus à risque de développer des formes graves.
De plus, le tabagisme nuit au système immunitaire et à sa réactivité aux infections ce qui rend les fumeurs, en général, plus vulnérables aux maladies infectieuses. Ainsi, les fumeurs et les vapoteurs ont un risque cinq fois plus élevé de contracter les infections virales mais aussi bactérienne (pneumocoque, légionella …)
La voie des ACE (angiotensin converting enzym type 2) semble la voie la plus utilisée par le virus SARS-COV 2 pour pénétrer les muqueuses de l’hôte. Ainsi, l’activation des récepteurs de l’ACE 2 est supérieure dans la population tabagique comparée à la population des patients ex-tabagiques ou non tabagiques ; de même il est noté une surexpression des gênes des ACE.
Enfin, n’oublions pas le tabagisme et le vapotage passifs dont l’exposition même brève peut être nocive. Par conséquent, les proches de fumeurs et d’anciens fumeurs devraient être considérées comme une population à risque plus élevé. La fumée secondaire est associée à de nombreux problèmes de santé particulièrement chez les nourrissons et les enfants (exacerbations fréquentes d’asthme, infections respiratoires …). De ce fait, les enfants exposés à la fumée secondaire ont un système immunitaire affaibli et des risques plus élevés de complications. Pour ces raisons, il est raisonnable de supposer qu’une pneumonie développée en raison de la COVID-19 pourrait s’avérer plus sévère chez ces enfants.
En définitive, rappelons qu’avant tout, le tabac tue, annuellement, plus de 8 millions de personnes dans le monde et qu’avec du recul, des séries plus larges ont montré qu’il tue plus de patients atteints de Covid19 qu’il pourrait hypothétiquement en sauver. Il est très important de recenser toutes les données épidémiologiques concernant les habitudes tabagiques pour pouvoir expliquer, sur la base d’études plus conséquentes et avec plus de recul, le rôle précis du tabagisme et autres produits dérivés dans cette nouvelle maladie.
