{"id":12342,"date":"2023-05-20T01:15:27","date_gmt":"2023-05-20T06:15:27","guid":{"rendered":"https:\/\/maghreb-observateur.com\/?p=12342"},"modified":"2023-06-10T09:24:11","modified_gmt":"2023-06-10T14:24:11","slug":"maroc-femmes-suspendues-le-dilemme-des-conjointes-abandonnees-par-leurs-maris-interview","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/maghreb-observateur.com\/?p=12342","title":{"rendered":"Maroc : \u00abFemmes suspendues\u00bb, le dilemme des conjointes abandonn\u00e9es par leurs maris [Interview]"},"content":{"rendered":"\n<p>Dans le documentaire \u00abFemmes suspendues\u00bb, Meri\u00e8me Addou interroge le traitement juridique et le statut des \u00e9pouses abandonn\u00e9es par leur maris depuis plusieurs ann\u00e9es, et qui peinent \u00e0 obtenir le divorce unilat\u00e9ral dans ces cas-l\u00e0. Elles sont pourtant plusieurs \u00e0 \u00eatre sans nouvelles de leurs \u00e9poux introuvables et dont les adresses demeurent intra\u00e7ables. <\/p>\n\n\n\n<p>INTERVIEW. Par&nbsp;Ghita Zine<img decoding=\"async\" width=\"100%\" src=\"https:\/\/static.yabiladi.com\/files\/articles\/361335640d09221e4096c32458f6548e_thumb_565.jpeg\" alt=\"\">DR<strong>Temps de lecture: 5&#8242;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Depuis les ann\u00e9es 1990 et plus qu\u2019avant, le ph\u00e9nom\u00e8ne des femmes abandonn\u00e9es par des maris qui ne laissent aucune trace se r\u00e9pand au Maroc. Avec l\u2019\u00e9mergence du \u00abhrig\u00bb, certains auraient choisi de migrer en Europe, sans en informer leur entourage. D\u2019autres auraient d\u00e9cid\u00e9 de refaire leur vie, sans confronter leurs conjointes, rest\u00e9es ainsi dans l\u2019attente. D\u2019autres encore ont simplement quitt\u00e9 le foyer conjugal, du jour au lendemain, sans donner de nouvelles ni de preuves de vie. Au pied du mur, les \u00e9pouses d\u00e9cident de demander le divorce. Mais le d\u00e9p\u00f4t de leur requ\u00eate est le d\u00e9but de longues p\u00e9rip\u00e9ties.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est \u00e0 ces femmes-l\u00e0 dont le statut reste dans une zone grise min\u00e9e de dilemmes juridiques que la documentariste Meri\u00e8me Addou a consacr\u00e9 son dernier film, \u00abFemmes suspendues\u00bb*. Malgr\u00e9 la r\u00e9forme du Code de la famille en 2004, ces femmes voit&nbsp;rarement ou difficilement le bout du tunnel, lorsqu\u2019il n\u2019y pas de coup de th\u00e9\u00e2tre le jour du verdict, o\u00f9 les maris r\u00e9apparaissent et suspendent toute d\u00e9cision du juge. Dipl\u00f4m\u00e9e en droit avant de se tourner vers le cin\u00e9ma, la r\u00e9alisatrice suit les histoires de trois femmes.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Qu\u2019est-ce qui vous a pouss\u00e9e \u00e0 faire un documentaire sur cette th\u00e9matique ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est une situation que vivent des milliers de femmes dans diff\u00e9rentes r\u00e9gions du Maroc, mais dont on entend peu parler, au point o\u00f9 il y a encore des personnes qui ne savent pas que ces situations existent, ou qui pensent qu\u2019elles n\u2019existeraient plus en 2021. J\u2019en avais connaissance de loin, mais c\u2019est au tribunal de famille \u00e0 Tanger que je les ai vues concr\u00e8tement. C\u2019\u00e9tait en 2014, pendant ma pr\u00e9paration de films institutionnels sur les droits des femmes et le Code de la famille, dix ans apr\u00e8s sa r\u00e9forme. J\u2019\u00e9tais appel\u00e9e \u00e0 faire des capsules en trois volets pour montrer les progr\u00e8s que permettent les nouvelles dispositions juridiques. Mais en plein tournage, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 interpell\u00e9e par un groupe de \u00abfemmes suspendues\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-embed is-type-rich is-provider-prise-en-charge-des-contenus-embarques wp-block-embed-prise-en-charge-des-contenus-embarques wp-embed-aspect-16-9 wp-has-aspect-ratio\"><div class=\"wp-block-embed__wrapper\">\n<iframe loading=\"lazy\" title=\"SUSPENDED WIVES | Trailer | 2021 @home\" width=\"1110\" height=\"624\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/bFRT2S0uhMY?feature=oembed\" frameborder=\"0\" allow=\"accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share\" allowfullscreen><\/iframe>\n<\/div><\/figure>\n\n\n\n<p>Elles m\u2019ont abord\u00e9e en me faisant remarquer que je mettais en avant des choses qui marchaient, mais que c\u2019\u00e9tait d\u2019elles aussi que je devais parler. Elles ont commenc\u00e9 \u00e0 me raconter leur long parcours pour&nbsp;leurs divorces de maris absents depuis 10, 15, voire 20 ans ou plus. Faute de preuves de vie de leurs conjoints, qui ne sont pas pour autant d\u00e9clar\u00e9s morts ou recherch\u00e9s pour une disparition av\u00e9r\u00e9e, elles doivent se battre seules pour retrouver une&nbsp;adresse, d\u2019anciens voisins, des membres de la belle-famille qui disparaissent aussi\u2026 Elles doivent aussi trouver le moyen de faire parvenir aux concern\u00e9s les convocations du juge, ou encore rassembler 12 t\u00e9moins hommes en un temps record pour attester de la longue absence du mari avec qui les liens sont act\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Peu ou pas instruites, ces femmes-l\u00e0 ont rarement eu la possibilit\u00e9 de conna\u00eetre tous leurs droits, de se tourner rapidement vers des avocats, savoir o\u00f9 et vers qui aller, r\u00e9diger leurs lettres et leurs demandes elles-m\u00eames, \u00eatre autonomes et alertes durant toutes les \u00e9tapes de la proc\u00e9dure\u2026 Souvent m\u00e8res de famille, il faut dire aussi qu\u2019elles ont \u00e9t\u00e9 laiss\u00e9es dans une grande pr\u00e9carit\u00e9 apr\u00e8s la disparition de leurs \u00e9poux. Elles ont d\u00fb faire des petits boulots mal pay\u00e9s et tr\u00e8s p\u00e9nibles. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 profond\u00e9ment touch\u00e9e par leurs situations et j\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 de leur consacrer un documentaire intitul\u00e9 \u00abFemmes suspendues\u00bb, car ce dilemme juridique les laisse effectivement en suspens.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Le mari peut faire constater un \u00ababandon du foyer conjugal\u00bb, ce qui peut jouer en sa faveur en cas de divorce et p\u00e8se sur le droit de garde des enfants, en fonction des juges. N\u2019y voyez-vous pas un traitement in\u00e9quitable quand la situation est invers\u00e9e&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Qui \u00e9crit la loi&nbsp;? C\u2019est une tendance mondiale, ce sont les hommes qui sont, en majorit\u00e9, les r\u00e9dacteurs des textes r\u00e9gissant la vie sociale commune, le statut personnel, les droits \u00e9conomiques, ainsi de suite. A partir du moment o\u00f9 le l\u00e9gislateur est compos\u00e9 de juristes hommes pour la plupart, les lois deviennent&nbsp;souvent des dispositions \u00e9crites par les hommes, pour les hommes et qui ne desserviront pas les int\u00e9r\u00eats des hommes pour pr\u00e9server des droits des femmes.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/static.yabiladi.com\/img\/assets\/normal_suspended_wives_still%20(1).jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n\n\n\n<p>Au Maroc, il est toujours plus simple que ce soit l\u2019homme qui pose ses exigences, voire ses contraintes,&nbsp;en cas de s\u00e9paration. Il peut obtenir le divorce plus facilement s\u2019il fait constater un \u00ababandon du foyer conjugal\u00bb en cas de dispute, apr\u00e8s laquelle l\u2019\u00e9pouse quitterait le domicile pour quelques jours seulement. Il peut d\u00e9poss\u00e9der son ex-femme de la garde des enfants si elle d\u00e9cide de se remarier. Il a une marge de man\u0153uvre sur la valeur de la pension alimentaire, etc. Dans le cas des \u00abfemmes suspendues\u00bb, la proc\u00e9dure devient plus complexe au regard des magistrats, faute d\u2019un statut clair o\u00f9 la loi d\u00e9finit la situation de ces femmes-l\u00e0 et comment la traiter.<\/p>\n\n\n\n<p>A partir de l\u00e0, le juge peut estimer que vu l\u2019absence du mari depuis plusieurs ann\u00e9es et le manque de preuves sur une adresse de son domicile, le concern\u00e9 ne peut avoir la possibilit\u00e9 de se d\u00e9fendre s\u2019il est vivant et que la justice est cens\u00e9e le permettre. En plus des dilemmes administratifs montr\u00e9s dans le documentaire, je pense que c\u2019est l\u2019une des raisons de la longueur de la proc\u00e9dure. C\u2019est pour cela que les demandes de divorce sont annonc\u00e9es \u00e0 la radio, \u00e0 plusieurs reprises, afin d\u2019informer les maris par tous les moyens qu\u2019au bout de dix jours, les juges peuvent trancher en faveur de l\u2019\u00e9pouse.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Vous nous avez r\u00e9v\u00e9l\u00e9 qu\u2019entre le d\u00e9but du tournage et la sortie de ce documentaire, plusieurs ann\u00e9es se sont \u00e9coul\u00e9es. Que s\u2019est-il pass\u00e9&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 travailler sur mon documentaire en 2015 et c\u2019est en 2021 qu\u2019il est enfin sorti. J\u2019avoue que la difficult\u00e9 principale a \u00e9t\u00e9 d\u2019avoir des autorisations de tournage pour pouvoir avancer sur le projet dans les temps. Il s\u2019est pass\u00e9 un an entre ma premi\u00e8re demande et la premi\u00e8re autorisation pour commencer \u00e0 filmer. Il a \u00e9t\u00e9 difficile d\u2019en obtenir rapidement \u00e0 chaque fois que j\u2019en faisais la demande. J\u2019ai rat\u00e9 des possibilit\u00e9s de tourner des s\u00e9quences qui faisaient partie des moments forts du parcours de ces femmes.<\/p>\n\n\n\n<p>Certaines m\u2019appelaient parfois pour m\u2019informer qu\u2019elles avaient rendez-vous au tribunal de famille, par exemple, mais je ne pouvais les y accompagner avec ma cam\u00e9ra, faute d\u2019autorisation. Lorsqu\u2019on travaille sur un format comme celui du documentaire, qui techniquement, artistiquement et m\u00eame en termes de moyens n\u2019ob\u00e9it pas aux m\u00eames sch\u00e9mas que la fiction, les obstacles administratifs prennent souvent le dessus sur les autres&nbsp;contraintes qu\u2019on peut avoir. Je devais souvent justifier le nombre r\u00e9duit des membres de l\u2019\u00e9quipe, la longueur de mes dur\u00e9es de tournage, voire le processus de notre projet en lui-m\u00eame\u2026<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/static.yabiladi.com\/img\/assets\/WhatsApp%20Image%202021-12-15%20at%2019.32.07_1.jpg\" alt=\"\"\/><\/figure>\n\n\n\n<p>Sur le plan cin\u00e9matographique, il n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 simple de trouver des femmes qui accepteraient de parler de leur situation \u00e0 visage d\u00e9couvert. J\u2019ai finalement fait connaissance avec plusieurs \u00e0 Beni Mellal, o\u00f9 j\u2019ai concentr\u00e9 le r\u00e9cit sur le parcours de Ghita, de Saadia et de feue Latifa, qui est malheureusement d\u00e9c\u00e9d\u00e9e suite \u00e0 des probl\u00e8mes de sant\u00e9, sans pouvoir obtenir son divorce tant esp\u00e9r\u00e9. C\u2019\u00e9tait tr\u00e8s dur pour nous toutes et il a fallu plusieurs mois pour s\u2019en remettre et reprendre le travail sur ce projet. Ce film est un hommage \u00e0 elle et \u00e0 toutes les \u00e9pouses qui vivent la m\u00eame situation dans d\u2019autres villes et villages de notre pays.<\/p>\n\n\n\n<p>A force de c\u00f4toyer les \u00abfemmes suspendues\u00bb dans la province de Beni Mellal, elles sont toutes devenues pour moi des membres de ma famille qui m\u2019ont fait confiance et qui ont tout partag\u00e9 avec moi, \u00e0 commencer par leurs histoires tr\u00e8s personnelles qu\u2019elles ont voulu faire conna\u00eetre en me faisant confiance et en acceptant de t\u00e9moigner.&nbsp;La sortie de ce film co\u00efncide d\u00e9sormais avec&nbsp;des appels \u00e0&nbsp;une r\u00e9forme globale du Code de la famille dans notre pays. J\u2019esp\u00e8re que mon documentaire pourra contribuer \u00e0 ce d\u00e9bat-l\u00e0, \u00e0 sa mani\u00e8re et de mon point de vue de r\u00e9alisatrice.<\/p>\n\n\n\n<p>Source : Bladi<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans le documentaire \u00abFemmes suspendues\u00bb, Meri\u00e8me Addou interroge le traitement juridique et le statut des \u00e9pouses abandonn\u00e9es par leur maris depuis plusieurs ann\u00e9es, et qui peinent \u00e0 obtenir le divorce&hellip; <\/p>\n","protected":false},"author":87,"featured_media":9782,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_bbp_topic_count":0,"_bbp_reply_count":0,"_bbp_total_topic_count":0,"_bbp_total_reply_count":0,"_bbp_voice_count":0,"_bbp_anonymous_reply_count":0,"_bbp_topic_count_hidden":0,"_bbp_reply_count_hidden":0,"_bbp_forum_subforum_count":0,"ngg_post_thumbnail":0},"categories":[205,207,114],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/maghreb-observateur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/12342"}],"collection":[{"href":"https:\/\/maghreb-observateur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/maghreb-observateur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/maghreb-observateur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/87"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/maghreb-observateur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=12342"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/maghreb-observateur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/12342\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":19935,"href":"https:\/\/maghreb-observateur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/12342\/revisions\/19935"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/maghreb-observateur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/9782"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/maghreb-observateur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=12342"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/maghreb-observateur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=12342"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/maghreb-observateur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=12342"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}