Vues d'Afrique Avocat Me Wadii Mahammadi Vues d'Afrique

Entretien avec Faouzi Skalli propos recueillis par mme Houriya Zâari pour le magazine canadien Maghreb Observateur.

Le soufisme : secte ou Islam de la Lumière ?

Faouzi Skalli, vous êtes Docteur d’Etat en anthropologie, en éthnologie, en sciences des religions, vous êtes l’auteur d’une dizaine d’ouvrages sur le soufisme, plus prestigieux les uns que les autres.
Vous cumulez les distinctions honorifiques, vous êtes connu et reconnu à travers le monde.
L’ ONU vous a cité parmi les sept personnalités qui ont favorisé le dialogue des civilisations .
Vous gravitez dans les hautes sphères et votre parcours mystique perpétuel, en quête de vérité de spiritualité vous a mené vers l’étude des sciences des religions ( après l’étude des sciences mathématiques ) et vous a fait rencontrer et découvrir le soufisme puis à travers le dialogue interreligieux et interculturel, vous avez été fondateur et animateur du Festival des Musiques Sacrées de Fés faisant se côtoyer plusieurs religions plusieurs pays visant par là les échanges culturels.
Puis le soufisme ( dans lequel vous avez toujours baigné inconsciemment depuis votre plus tendre enfance dans le giron de vos parents et vos grands-parents,) gagnant,et s’emparant de votre âme vous avez fondé le Festival de Fès de la Culture Soufie.
Vous êtes emporté dans un tourbillon médiatique des plus éprouvant que vous parvenez à concilier avec votre pratique rigoureuse du soufisme alternant les périodes de recueuillement spirituel, de méditation de quête perpétuelle et mystique du soufisme.
Dans ce contexte je vous invite à débattre la question suivante.

Vues d'Afrique

H.Zaari — Abou El Hassan Fushanji écrivait déjà au dixième siècle  » aujourd’hui le soufisme est un nom sans réalité. »
Il fut autrefois une réalité sans nom.
—Qu’en est-il au 21ème siècle?…

F.Skalli—Si; Abou Hassan Al Fushanji a fait ce constat au 10ème siècle, on ne peut qu’envisager avec le recul, que la situation. n’en serait que plus problèmatique 11 siècles plus tard.

Tout d’abord il faudrait se référer à Ibn Khaldoun, éminent historien et sociologue qui a consacré un livre au soufisme intitulé Chifaē saïl li tahdhib al massaïl traduit en français sous le titre : La voie et la loi

Dans ses Prolégomènes, ( Mouqaddima) il souligne aussi , que cette science du for intérieur (wajd ) ou du cœur, fut une science expérencielle, retraçant le vécu, des états spirituels, à l’époque du Prophète et de ses compagnons.
Ce n’est que plus tard que cette science des états intérieurs va faire l’objet d’une formulation verbale ou écrite.

Les règles de la langue arabe elle-même ne se sont établies que tardivement. Avec la propagation de l’Islam dans d’autres contrées la science grammaticale a vu le jour. Il a donc fallu instaurer des règles précises pour en assurer la transmission. Idem pour les hadiths, l’éxégèse, les sciences juridiques etc.

Pour le soufisme, cette science spirituelle de l’intériorité, de l’évolution spirituelle de la progression à la fois sur le plan de la conscience intérieure que sur le plan du comportement extérieur, cette science là fut appelée vers le 2ème siècle après l’hégire à Bagdad, à Basra, à Damas au Khorazan: le soufisme.

On considère en général que les soufis ont tenu à porter leur attention sur la science du cœur, des états spirituels qui résultent d’un approfondissement de la foi . On a voulu symboliser cette attention portée à la vie intérieure par le fait de se revêtir d’un simple habit en laine ( souf, d’où le mot soufi) tandis que d’autres attribuent ce choix au mot safaē, clarté, ou encore à sofia ; le terme grec pour désigner la sagesse ou encore à ce groupe de compagnons du Prophète tournés vers une pratique spirituelle intense et que l’on appelle « les gens du ban » ou ahl assouffa.

Mais ce qui prévaut le plus, c’est qu’à partir de cette date, on a commencé à débattre verbalement et à formuler des idées , des principes, des règles comme précédemment pour la grammaire. On est ainsi parvenu à exprimer ce que certains,comme Abou Taleb al Mekki ont appelé une grammaire du cœur (Nahwë Al Qouloub). Une façon élégante de parler d’une science des cœurs. Elle décrit le cheminement de l’esprit dans son ascension vers la Proximité divine.

Quelques ouvrages ont commencé à fleurir d’abord sous forme de sapiences ou d’aphorismes rendant compte de ces états intérieurs. Dont le plus marquant est: les Tabaqats soufiyas, les classes soufies de Abderrahmane Soulami, qui rapporte la vie et les enseignements des précurseurs de cette voie comme Ibrahim ibnou Al Adham, al Mouhassibi, al Jounaïd, Rabéa al 3âdawiya, Hassan al Basri et d’autres encore.

Tous ces Soufis dont on rapporte ainsi les paroles de sagesse dispensaient un enseignement informel.
Un cercle se formait autour d’eux, faisant penser à l’agora grecque avec un maître entouré de disciples qui s’abreuvaient de ses enseignements. Et qui consistaient à les renvoyer à une plus ample introspection.

Un hadith célèbre dit: Man 3arafa nafsah fa qad 3arafa Rabah. Se connaître soi-même c’est connaître son Seigneur, . C’est s’élever vers Lui. Ces voies du cheminement intérieur vont donner naissance à une science d’une telle subtilité qu’elle devenait insaisissable, difficile à exprimer dans un langage courant. On a alors créé, pour mieux rendre compte de ces réalités spirituelles, un langage métaphorique, symbolique. Jounaïd dira 3ilmouna ichara, notre science est allusive. Cette science s’exprime sous forme de poésie , de récits , de contes de sapiences (phrases de sagesse).


Elle nous interpelle sur la vérité ou la réalité des valeurs spirituelles que nous vivons . Quelle est la valeur et la signification par exemple de notre sincérité ? N’y aurait-il pas en nous de fausses sincérités , des prétentions à la sincérité qui nous voilent le sens véritable de cet état spirituel? Le soufi devient le contempteur ( Mouhasibe) de ses propres états de conscience.
Ce sont de telles subtilités que le Coran évoque dans le verset : balrana 3ala qouloubihim ma kana yaksiboune. Le ran étant une enveloppe, une rouille qui vient se déposer sur le cœur et opacifier notre conscience .
Avec le soufisme en otant ces voiles on aspire à atteindre la réalité de qualités spirituelles, comme la sincérité, la générosité, la libéralité du cœur et l’élévation de l’esprit vers Dieu. Mais aussi surtout une qualité spirituelle majeure qui est celle de l’amour divin.
Cette ivresse du cœur , cette griserie spirituelle est une énergie salvatrice et un antidote à notre égo.
Ibnou Farid dira dans une poésie célèbre : « Charibna 3ala dhikri al habib moudamatan sakirna biha mine qabli ane toukhlaqa al karmou ».
-Nous avons bu à la mémoire du bien-aimé un vin dont nous nous sommes énivrés avant la création des vignes.
Ces citations revêtiront un côté poétique qui se prête fort bien pour exprimer sous une forme symbolique ces vérités du cœur qui sont inexplicables dans un langage courant.
La poésie va devenir le moyen, l’instrument pour évoquer et nous faire ressentir et goûter intuitivement le sens spirituel d’une beauté qui nous habite au plus profond. Pour les soufis cette beauté est celle de la présence divine en soi . Ils évoquent en cela le Hadith d’Al Boukhari qui dit que «  Dieu est beau et aime la beauté ».
À partir du lV siècle de l’hégire ( XI de J.C) vont se développer un grand nombre de manuels du soufisme par des auteurs comme AbouTaleb al Mekki, Serraj Toussi ou Al Qouchaïri , auteur de la fameuse Rissala ( l’Épître ) . Abou Hamid al Rhazali fera une synthèse de l’ensemble de ces œuvres dans un ouvrage majeur intitulé Ihyaē 3ouloum eddine (Revivication ou Régénérescence des sciences de la religion.). Avant d’être soufi Al Rhazali était un grand savant.
Professeur à l’Ecole al Nizamiya de Bagdad il était théologien , encyclopédiste, philosophe et musicologue .
Or il était en train de s’apercevoir que les savants de son époque se focalisaient sur des sciences extérieures et que si on abondait dans ce sens, la religion risquait de devenir une coquille vide. Nous produirions de grands savants , de grands érudits mais qu’en serait-il de la réalité de leur âme et de leur cœur ? Pour Al Rhazali et le soufisme en général cela reste la dimension la plus essentielle.
Il va donc partir sur la route et cheminer pendant 13 années physiquement et spirituellement rencontrant des sages , des soufis qui vont l’initier à cette voie. Au bout de cette quête il va proposer dans son œuvre majeure la réconciliation entre science intérieure et science extérieure. Il fera revivifier les sciences de la religion par la spiritualité, l’adoration, et l’élévation vers Dieu. Sans cette dimension de l’esprit la forme extérieure ,seule , est vaine et peut mener à toutes les formes de dérives ou de dévoiements. Pour la science soufie la lettre , comme disait Jesus , doit être vivifiée par l’esprit.
Il faut cette communion de l’âme avec le Divin cette élévation de l’esprit vers Dieu qui en font une science vivante .
Il vaut mieux pour cette science d’être vécue sans être formulée que d’être formulée sans être vécue. C’est le sens premier de la question que vous m’avez posée .

H Zaari : Je vous remercie Faouzi Skalli pour cet entretien riche d’enseignements.
Et qui je le souhaite ne sera que le premier d’une longue série.

Vues d'Afrique

One thought on “Entretien avec Faouzi Skalli propos recueillis par mme Houriya Zâari pour le magazine canadien Maghreb Observateur.

  1. Vues d'Afrique
  2. Un sujet riche et intéressant qui met en évidence des valeurs nobles et souligne l’importance de telles manifestations, qui, en plus de leur valeur artistique affine le goût des jeunes et les sensibilise à l’importance du côté spirituel de la vie
    En effet “Il vaut mieux pour cette science d’être vécue sans être formulée que d’être formulée sans être vécue”
    Bravo pour le choix du sujet et pour la gestion de l’interview
    Bonne continuation

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Vues d'Afrique