13.000 visas délivrés à ce jour

Port de Tanger, vendredi 4 avril, midi. 150 Marocaines étaient sur le point d’embarquer pour Tarifa. Elles n’avaient plus qu’à retirer leurs passeports avec fiches de police des frontières remplies d’avance et le billet du ferry.

L’Agence nationale de promotion de l’emploi et des compétences (ANAPEC) leur a assuré conseil et assistance depuis leur présélection, leur recrutement et jusqu’à leur embarquement. Pour les visas, le consulat général d’Espagne à Tanger est, depuis septembre 2007, seul habilité à les délivrer, via l’ANAPEC, à la main d’œuvre provenant de toutes les provinces et préfectures du Maroc. Selon la directrice régionale de l’agence nationale, ce consulat lui a délivré à ce jour 11.000 visas auxquels il faut ajouter 2.000 autres obtenus par des ouvrières réembauchées directement par leurs anciens employeurs. Ce sont des répétitrices en langage d’immigration saisonnière.

Le groupe qui embarquait ce jour est constitué de nouvelles recrues qui partaient à la découverte. Elles proviennent de différentes régions du Maroc profond. La présélection de l’ANAPEC cible justement la population féminine vivant dans l’arrière pays, de conditions très modeste et ayant bien entendu des enfants à charge. Des veuves, des divorcées et une majorité de femmes mariées. Les unes ont été informées de l’opération de recrutement par les mokaddems et les chioukhs, les autres par voie d’affichage dans les bureaux des autorités locales. Elles étaient toutes obnubilées par ce qui leur arrivait.

Elles, qui n’avaient jamais quitté leur bled, faisaient le premier long voyage de leur vie, ont traversé plusieurs villes et villages marocains dont elles ignoraient parfois jusqu’à l’existence, et les voila venues prendre le bateau pour traverser le Détroit et aller mettre pied en toute légalité dans l’Eldorado convoité par tellement de Marocains et de Marocaines. Un voyage que bien d’autres n’arrivent pas à effectuer même en y mettant le prix fort (visa Schengen oblige) et que d’autres paient de leur vie à quelques encablures des côtes espagnoles.

Fatima, la doyenne du groupe qui se présente devant l’agent de l’ANAPEC pour retirer ses titres de voyage, a laissé derrière elle trois enfants. Elle ne sait pas ce qui l’attend à Huelva mais elle est tout de même très confiante. Elle connait bien le travail des champs pour l’avoir pratiqué depuis 10 ans. En Espagne, elle pense qu’elle sera moins exploitée que dans son propre pays où on l’engage pour un travail à la tâche de 08h à 21h pour un salaire maximum de 500 DH par semaine. Son nouvel employeur s’est engagé à lui verser une trentaine d’euros par jour, ce qui dépasse de très loin ce qu’elle percevait au bled. On lui a promis en sus la couverture médicale (sécurité sociale), le transport et le logement. Et de déclarer qu’il aurait été mieux pour elle si elle pouvait gagner le même salaire tout en restant chez elle, près de ses enfants, de son mari et de sa famille. Les autres mères qui l’entendaient parler partageaient toutes cet avis.

Le billet du ferry était payé par l’employeur qui devrait le prélever par la suite du salaire. C’est depuis Tarifa que le transport des ouvrières est pris en charge. Arrivées à ce port andalou, un comité d’accueil était à leur attente. Il était constitué de médiateurs, des intervenants marocains dans le cadre du programme, dont le rôle est d’assister les ouvrières durant leur séjour afin de favoriser leur intégration socioprofessionnelle et de satisfaire à l’engagement précisé dans leur contrat de travail. Ce sont les traducteurs et les communicateurs. Les femmes qui trainaient leurs rollers étaient embarquées à bord d’autocars qui diffusaient des chansons des chikhates pour prendre la destination des fermes de Cartaya, un village situé à 350 kms de Tarifa.

Comme pour remettre dans l’esprit de la délégation officielle le problème pour lequel le programme de la gestion de l’immigration saisonnière a été mis en place, celle-ci a eu droit d’assister en direct à une tentative d’émigration clandestine au port même de Tarifa. L’autocar qui transportait cette délégation a été arrêté par des policiers espagnols au sein même de l’enceinte portuaire, et ce pour en soutirer un jeune homme qui s’était installé sous les essieux du véhicule. Personne parmi les passagers n’a su comment ce passager clandestin a pu monter sous cet autocar ni à quel moment. De Tanger, du ferry ou du port même de Tarifa ? Le chauffeur de l’autocar, qui a arrêté le véhicule pour être fouillé, a indiqué que ce n’est qu’après le débarquement qu’il a constaté une anomalie au niveau des essieux. L’incident à été rapidement réglé et le voyage (très mouvementé) de la délégation s’est poursuivi dans vers Cartaya pour arriver à destination vers minuit. Le Ministre de l’Emploi et de la Formation Professionnelle, le Ministre Chargé de la Communauté Marocaine Résidant à l’Etranger ainsi que le Directeur général de l’ANAPEC et leurs proches collaborateurs se sont déplacés par leurs propres moyens pour s’épargner un déplacement éprouvant. Les passagers de l’autocar quant à eux, le reste de la délégation, où on retrouvait des cadres de ces départements, des parlementaires, des syndicalistes, des experts européens et des journalistes, ont effectué le voyage dans de pénibles conditions, causées par l’improvisation et l’enchevêtrement de l’organisation entre plusieurs intervenants.

Tout le monde avait rendez-vous le lendemain matin au centre culturel de Cartaya pour des discours de circonstance lors desquels les responsables de l’Andalousie et du Maroc se sont donnés la réplique. Pour Jamal Rhmani, notre ministre de l’Emploi et de la Formation Professionnelle, l’accord de main d’œuvre signé entre les deux pays, le 25 juillet 2001, est considéré comme exemplaire au niveau international car il est construit autour de la convergence et la synergie bilatérale des actions en matière de gestion des flux migratoires aux fins de travail. Le plus important partenariat dans le cadre de cet accord, a-t-il rappelé, est justement celui institué en 2006 entre l’ANAPEC et la mairie de Cartaya avec l’appui financier et logistique du projet Meda (Union Européenne). Et d’affirmer que son département ne ménagera aucun effort pour renforcer le positionnement du Maroc sur
le marché de l’emploi espagnol et développer des relations privilégiées entre les deux pays pour la circulation des personnes aux fins de travail. Il n’a pas manqué d’indiquer que l’ANAPEC continuera le développement de ses structures et services dédiés à l’internationale afin d’assurer aux entreprises une qualité de main d’œuvre, et aux travailleurs et travailleuses marocaines un travail décent, tout en soulignant qu’il faut faire plus d’attention, de justice et d’équité pour une meilleure intégration socioéconomique des femmes.

Tout le monde à Cartaya semble d’ailleurs satisfait du rendement de la main d’œuvre marocaine et en premier lieu les employeurs. On déclare que l’avenir de Huelva, cette riche province agricole d’Andalousie, passe par le Maroc. Le maire de Cartaya, Juian Jaldon (Khaldoun) est des plus fervents supporters de ce rapprochement. La main d’œuvre locale manque et les besoins du marché espagnol sont grandissants. Soit plusieurs dizaines de milliers d’ouvrières et d’ouvriers marocains qui seront sollicités dans les années à venir dans les champs.

On retrouvera plus tard dans l’après-midi quelques unes de nos ouvrières dans leurs logements en matériaux légers installés dans le bois de la Casa del Gato (traduire la maison du chat). Elles travaillent pour le moment dans la cueillette des prunes et des pêches. Leur habitat consiste en des conteneurs en tôle, posés à même sur la terre battue, dotés de lits superposés. Ni sanitaires individuels, ni climatisation ; seulement de l’électricité pour l’éclairage. A l’occasion de la visite de la délégation marocaine, les lieux ont été nettoyés, nous confie un médiateur. Pour le reste du temps, le camp ressemblerait non pas à un vulgaire bidonville mais à un véritable dépotoir.

De premier abord, les pensionnaires évoquent la ségrégation. Elles sont jalouses d’autres ouvrières et ouvriers d’Europe de l’Est installés en face dans des logements en dur, plus décents. En fait, elles aimeraient non seulement être hébergées comme leurs collègues d’infortune venant de l’Europe de l’Est mais vivre elles aussi comme elles, avec leurs maris comme elles. Les Roumaines, Bulgares et Polonaises employées dans les fermes espagnoles ont droit à la mixité. Une revendication légitime. Et les enfants ? Pour Aïcha, du fait qu’ils ne peuvent être déplacés, ils resteront bien gardés par leur grand-mère.

Et si on commençait à se reproduire sur le sol espagnol. Ici, à la Casa del Gato, tout le monde ne parle que de ces deux Marocaines qui se sont retrouvées enceintes à leur arrivée. Leurs voisines de palier affirment qu’elles ne le savaient pas au départ et qu’elles n’ont découvert leur grossesse qu’après. Et au moment où le maire de Cartaya a déclaré dans un discours qu’il considère la naissance du premier enfant d’une ouvrière marocaine comme un heureux évènement, les voisines indiquent qu’aucune des deux concernées à la Casa del Gato n’est encore à terme pour accoucher et qu’elles ont été prises en charge par les autorités de Cartaya, aussitôt leur grossesse confirmée, pour être refoulées afin d’aller accoucher chez elles.

Une femme enceinte ne peut d’ailleurs pas s’adonner sans risque au dur travail des champs. On ne parle certainement pas ici à la Casa del Gato de la femme qui a créé l’heureux évènement et qui doit être refoulée une fois rétablie. Quoi qu’il en soit, lorsqu’on se rend à Huelva, c’est bien dans le cadre d’un programme de gestion de l’immigration et non pour la reproduction de la colonie. Déjà que la première préoccupation des intervenants dans ce programme reste d’actualité. L’année dernière, sur un contingent de 5.000 ouvrières saisonnières engagées, avec enfants à charge, et malgré toutes les précautions prises, près de 200 contractuelles avaient pris la clé des champs à Huelva. Disparues dans la nature.

Pour revenir à leurs conditions de travail, et comme la femme qui s’est exprimé plus haut au port de Tanger, il n’y a rien à redire sur les salaires. Bulletins de paie à l’appui, elles sont payées ici à 33,33 euros/jour précisément (environ 363,66 DH) à l’exploitation Necta. Après différents prélèvements, elles perçoivent 250,99 euros pour 10 journées de travail.

Avec cet argent, elles subviennent à leurs besoins, principalement alimentaires, pour épargner le reste. Pour faire leurs achats, l’employeur met à leur disposition le transport jusqu’aux marchés de Cartaya. Celles qui ont de la famille dans la région ont droit de recevoir des visites mais hors du périmètre du camp gardé par des vigiles. Le jour de notre visite, un samedi, plusieurs de nos concitoyens et concitoyennes se sont déplacés en voiture pour rencontrer les leurs hors des limites gardées du camp.

Autre lieu, autres conditions de vie. Toujours dans les environs de Cartaya, on s’est rendu dans les installations d’une orangeraie-station d’emballage, la Citoluz. Là, on est frappé par la qualité de l’hébergement. Ce n’est nullement comme à la Casa del Gato. Les logements flambant neuf, toujours avec des lits superposés, disposent de tous les équipements nécessaires. Des cuisines équipées de fours, des sanitaires, des douches, de l’eau chaude et même le lave-linge et le réfrigérateur. En face, encore des ouvrières et ouvriers de l’Europe de l’Est, logés dans un habitat d’architecture similaire mais plus ancien. Les ouvrières marocaines ne sont appelées à s’acquitter que de leur consommation en gaz butane et bien entendu de leur nourriture. Elles disposent d’un foyer où elles peuvent se détendre et regarder la télévision espagnole. Les conditions de séjour se trouvent nettement améliorées qu’à l’exploitation Necta quoi que le travail sur les orangers et leurs branches laisse des cicatrices. Mais ceci étant, on n’oublie surtout pas ses enfants, et c’est la séparation qui provoque le plus de mal. C’est de quoi souffrent d’ailleurs toutes les femmes rencontrées lors de cette visite guidée où on n’a pu se rendre compte que de la situation d’un échantillon qui n’est peut-être pas représentatif.

Et on repart de Huelva avec des interrogations bouleversantes. Après les problèmes de la génération d’hommes marocains qui ont immigré en Europe et qui ont bénéficié du regroupement familial, quels seront les phénomènes qui a
ffecteront la société marocaine avec cette nouvelle génération d’immigrées saisonnières qui laissent enfants et maris pour venir côtoyer les Espagnoles, Roumaines, Bulgares et Polonaises ? Les problèmes d’intégration des banlieues des métropoles européennes se manifestera-t-il un jour autrement dans les douars marocains ? Un travail sur lequel doivent se pencher rapidement sociologues et autres ethnologues pour prévenir d’éventuelles dérives.